Paris (Opéra Bastille) – Tournée du New York City Ballet (Programme 1 / Première)

New York City Ballet
Premier programme – George Balanchine
Divertimento n°15 – Episodes – Tchaïkovsky Suite n°3
Paris, Opéra Bastille
Mardi 9 septembre 2008

Evénement attendu de par le prestige historique attaché à la compagnie, la tournée du New York City Ballet à Paris s’ouvrait hier soir sur la scène de l’Opéra Bastille. Evénement à plus d’un titre, puisque la troupe dirigée aujourd’hui par Peter Martins ne se produit que très rarement en Europe. La compagnie new-yorkaise avait donc choisi de débuter cette tournée par une affiche en forme d’hommage, entièrement dédiée à son chorégraphe-fondateur, George Balanchine. Judicieusement composé, le programme avait de plus le mérite de présenter trois facettes distinctes de son oeuvre, tant sur le plan chorégraphique que sur le plan musical. De Mozart à Webern en passant par Tchaïkovsky, Divertimento n°15, Episodes et Tchaïkovsky Suite n°3 offraient ainsi trois « parfums » balanchiniens, trois « coloris » visuels et stylistiques bien particuliers, permettant d’approcher l’œuvre du maître dans toute sa variété, au travers de l’interprétation donnée par des danseurs continuellement frottés à ce répertoire.

Divertimento N°15 © Paul Kolnik

Divertimento n°15, souvent représenté, était sans conteste l’œuvre « rassurante » de ce programme balanchinien. Mozart, Karinska (so divinement chic !- tellement plus que Christian Lacroix…) bien sûr, mais aussi et surtout une virtuosité qui semble ici ne pas connaître de limites. On pressent que tout est là non pas tant pour émouvoir que pour séduire le regard à toute force, et charmer, au sens le plus fort, un spectateur hypnotisé par la seule force de la construction chorégraphique. Si une certaine crispation des danseurs a pu se faire jour durant quelques instants au lever du rideau, cette impression a vite été balayée par le brio dont ont fait preuve ensuite les solistes comme le corps de ballet. Certes, les ensembles ne possèdent pas toujours un esprit de géométrie disons… à la russe, mais l’esprit de finesse – et surtout de finesse musicale -, allié au dynamisme de l’exécution, est quant à lui bien là, compensant aisément, et même joyeusement, les légères approximations perceptibles quant à la discipline du corps de ballet. De surcroît, au-delà du brio technique et de l’incroyable aisance manifestés par les interprètes, l’exercice de virtuosité parvient à échapper au pensum mécanique grâce à l’extraordinaire musicalité qui caractérisent au premier chef les danseurs du New York City Ballet. Peut-être est-ce là ce qui frappe le plus, peut-être est-ce là que se situe cette « différence » new-yorkaise… Loin d’être figée dans la seule propreté de l’exécution et l’extrême vélocité du bas de jambe, la danse se fait expressive et les visages comme les bras manifestent une vie et une ardeur qui rendent ainsi la chorégraphie enthousiasmante, la teintant d’une sensualité de bon aloi, tout à fait en accord avec l’esprit XVIIIème de la musique et des costumes.

Les solistes quant à eux se livrent, dans leurs différentes variations, à une véritable démonstration technique. Tout est dit ici avec panache, mais sans ostentation. Le sourire est serein, jamais forcé. La danse est explosive, mais ne recherche pas l’exploit comme une fin en soi. On est très loin du « syndrome ABT »… A côté de remarquables individualités féminines, parmi lesquelles on aura notamment apprécié le brio éclatant de Sterling Hyltin et d’Ashley Bouder, les garçons, que ce soit Tyler Angle, Robert Fairchild ou Andrew Veyette, méritent d’être mentionnés plus particulièrement, eu égard à la réputation que l’on fait d’ordinaire, et peut-être à tort, aux ballets de Balanchine. Loin de se contenter en effet d’être des faire-valoirs un peu alanguis de ces dames, ils savent marquer – et de quelle manière ! – l’œuvre de leur présence. Bref, d’emblée, avec ce Divertimento n°15, le New York City Ballet à peine arrivé a su s’imposer et frapper un grand coup de gong à l’Opéra Bastille. Cette fois, eyes wide opened, on est tous bien réveillés… Au fait, qui a dit que Balanchine était ennuyeux?…

Episodes
, oeuvre mythique entre toutes, chorégraphiée sur la musique de Webern, marquait, après la légèreté mozartienne, un retour vers une certaine austérité musicale et chorégraphique, que l’on peut percevoir du reste au travers d’œuvres plus connues de Balanchine, comme Agon ou Les Quatre Tempéraments. Rayon costumes, on ne plaisante plus, c’est académiques noirs pour les filles, maillot blanc et collant noir pour les hommes. Les éclairages jouent eux-mêmes de cet effet « noir et blanc », puisque, parallèlement à l’abstraction scénographique aux rayons quelque peu blafards qui domine l’ensemble de l’œuvre, le second tableau, chorégraphié sur les Cinq Pièces op.10, est dansé dans une semi-obscurité qui n’est pas sans créer un effet troublant sur le spectateur. A l’image d’une chorégraphie incroyablement novatrice pour l’époque (le ballet fut d’ailleurs représenté à sa création en même temps qu’une œuvre de Martha Graham qui lui était associée), cette scène en clair-obscur se révéla sans doute révolutionnaire en 1959, alors même que le procédé est devenu aujourd’hui un poncif scénographique à usage souvent purement décoratif.

Dans Episodes, la danse se fait anguleuse, géométrique. Les corps y ignorent la courbe et l’arrondi. Nul maniérisme n’y a sa place. Plus que par l’illustration musicale – aride, « janséniste » – et son lien à la chorégraphie, on est frappé par la dimension picturale d’Episodes. On songe à un tableau suprématiste, un Malévitch, ou un Kandinsky. Point et ligne sur plan. Du côté des interprètes, chacun possède, outre la précision et la netteté requises par la chorégraphie, cette qualité de danse acérée et tranchante qui en fait tout le prix et toute la beauté. Il faudrait bien sûr citer tous les solistes, de Darci Kistler – la dernière muse, et pourtant ô combien vivante – à Wendy Whelan, soutenues l’une et l’autre par d’excellents partenaires, Amar Ramasar et Albert Evans, mais on distinguera néanmoins Maria Kowroski, implacable et superbe, et Charles Askegard, d’une autorité scénique impressionnante, qui ont véritablement magnifié le saisissant Ricercata final. C’est finalement peut-être dans ce joyau ciselé, au mystère de diamant noir, que le New York City Ballet se montre le plus incontestable…

Tchaïkovsky Suite n°3
, qui remplaçait Valses de Vienne prévu initialement, apportait une conclusion flamboyante à cette soirée balanchinienne. Pourtant, l’œuvre se révèle au départ d’une grande incongruité aussi bien dans sa construction formelle que dans la disparité stylistique qui la caractérise. Rien d’étonnant à cela : Balanchine a d’abord créé en 1945 Thème et Variations sur le mouvement final de la Suite n°3, pour revenir à la partition de Tchaïkovsky en 1970 et en chorégraphier les trois premiers mouvements. On a donc plutôt l’impression d’assister à un collage de deux ballets distincts, juxtaposés et finalement réunis par la seule logique de la musique de Tchaïkovsky.
Les trois premiers tableaux sont ainsi chorégraphiés dans un style qui rappelle au moins visuellement, sinon dans l’esprit, Sérénade : longues robes flottantes, cheveux dénoués, rideau de scène transparent diffusant une sorte de halo impressionniste sur la chorégraphie et les interprètes. A vrai dire, l’œuvre de 1970, qui débute par un hommage appuyé à Isadora Duncan, la danseuse aux pieds nus, se perçoit aujourd’hui comme un ensemble d’un kitsch achevé et fournit une fois de plus la preuve que l’art ne progresse pas forcément avec le temps ni avec l’âge… Le talent des interprètes n’est nullement en cause – Tiler Peck et Daniel Ulbricht notamment s’y révèlent excellents -, mais il faut bien avouer que la vision de la féminité qui en ressort – peu importe qu’elle soit « datée » ou « stéréotypée », car l’art se construit aussi sur des poncifs – a probablement plus à voir avec les visions érotomaniaques d’un David Hamilton qu’avec le pastiche réussi d’un certain romantisme.

En revanche, le mouvement final resté célèbre (on pense à l’interprétation mythique qu’en ont donnée Gelsey Kirkland et Mikhaïl Barychnikov) se révèle un véritable feu d’artifice – pastiche magistralement réussi pour le coup – dédié avec un respect teinté d’humour au grand style académique russe et à cette école du Ballet Impérial fondée par Marius Petipa, au sein de laquelle Balanchine lui-même fut formé. Un imaginaire impérial souligné du reste avec une jouissance gourmande par les décors et costumes de Nicolas Benois. Sur le plan de l’exécution, le corps de ballet ne montre pas exactement l’élégante discipline qu’on avait pu notamment admirer lorsque le Mariinsky avait interprété – Dieu, quel souvenir! – Ballet Impérial au Théâtre du Châtelet, mais en même temps, ce que la compagnie new-yorkaise peut perdre en perfection dans les alignements est largement contrebalancé par le dynamisme, l’énergie et le brio des interprètes, menés par un couple irrésistible et plein de panache. Pourtant, dans cette chorégraphie brillante et pétillante comme du champagne, à la musicalité exigeante, nul ne saurait se contenter de prendre la scène pour « la piste aux étoiles ». Megan Fairchild, petite brune au visage de poupée, et Joaquin de Luz, l’air de rien et sans façons, ne trichent pas. A coup sûr, ce sont eux les vraies stars.

Article publié sur Dansomanie

 

Publicités

XXXème Festival de Sablé-sur-Sarthe – Danse baroque

Festival de musique baroque, Sablé-sur-Sarthe (19-23 août 2008)

La Simphonie du Marais (Hugo Reyne) et la compagnie L’Eventail (Marie-Geneviève Massé), Le Ballet des Arts, de Jean-Baptiste Lully
Compagnie Fêtes Galantes (Béatrice Massin), Un air de Folies

De l’Art de la métamorphose

Festival_Sable_30-ans_2008Dédié à la musique baroque depuis sa création en 1979, le Festival de Sablé-sur-Sarthe célébrait cette année son trentième anniversaire. Dans ce haut lieu de la musique ancienne, qui participa activement à la redécouverte du répertoire baroque et au renouveau de son interprétation, la « belle danse »  sut trouver d’emblée une place de choix.

Preuve de cet attachement, cette trentième édition du festival s’ouvrait sur une première mondiale, celle du Ballet des Arts. Œuvre de Jean-Baptiste Lully, créée en 1663, Le Ballet des Arts y retrouvait vie pour le spectateur de 2008 grâce à Marie-Geneviève Massé et à sa compagnie L’Eventail. Fruit d’une collaboration de la chorégraphe avec Vincent Tavernier, metteur en scène, et Hugo Reyne, directeur de l’ensemble musical La Simphonie du Marais, Le Ballet des Arts se veut pourtant moins une reconstitution historique qu’une recréation d’un ballet de cour, réinterprété dans un esprit – et avec des moyens – contemporains. Construit dans le respect du livret d’Isaac de Benserade et de ses sept entrées originelles, correspondant aux sept arts1, le ballet, dont les traces écrites n’ont pas été conservées, offre ainsi une nouvelle chorégraphie, appuyée toutefois sur la grammaire de la danse académique. La scénographie, centrale dans ce spectacle total qu’est le ballet de cour, tente ici de restituer la fantaisie et le décalage des styles – du noble au bouffon – attachés au genre. Si le tableau initial, mettant en scène un roi-berger protecteur des Arts, aurait gagné à être plus évocateur de l’Agriculture, les entrées suivantes, empreintes d’humour et d’un merveilleux aux multiples facettes, se font parfaitement lisibles. On aura notamment admiré le tableau de l’Orfèvrerie, aux faux airs de Klimt, dont les costumes en forme d’éventail renvoient en miroir au paon mythologique en même temps qu’au nom de la compagnie. Transmué métaphoriquement en jardin à la française, Le Ballet des Arts séduit alors l’œil autant que l’esprit.

En contrepoint de cette création onirique et volontiers spectaculaire, Béatrice Massin présentait Un air de Folies, chorégraphié pour cinq danseurs de la compagnie Fêtes Galantes, accompagnés du baryton Philippe Cantor et de deux instrumentistes. Cette œuvre  « en mouvement » se propose de réunir, dans un mélange improbable de saveurs musicales et chorégraphiques, l’austérité des Folies d’Espagne, séries de variations composées par Marin Marais, et la légèreté d’airs de cour, mêlant eux-mêmes divers registres. La scène, plongée dans la pénombre, emprunte à la nature morte : un candélabre, un coffre et deux instruments en sont les uniques ornements. A la sobriété d’un décor anonyme répond celle des costumes, loin de tout désir de reconstitution historique. On est soudain plongés dans la rigueur janséniste d’un XVIIème siècle fantasmé, mais au fond, tout ceci pourrait avoir l’apparence d’un bel aujourd’hui. Tous les matins du monde… Béatrice Massin se joue ainsi des références spatiales, temporelles et chorégraphiques, alternant le style le plus académique, lorsque résonnent les Folies, et une gestuelle contemporaine, ancrée dans le sol, dans les scènes rythmées par les airs de cour. Le spectacle, très cohérent dans sa diversité, semble à plaisir refuser l’effet pour mieux suggérer. De cette absence de démonstration surgit une beauté pure, non factice, et qui jamais ne lasse. A la fin, le chanteur esquisse quelques pas de danse, tandis que les danseurs, pris par l’ivresse, entonnent une ode à la dive bouteille. La folie baroque renaît alors, troublante et enivrante…

1 Les sept entrées, ou scènes, illustrent sept arts. Les arts représentés ici sont l’Agriculture, la Navigation, l’Orfèvrerie, la Peinture, la Chasse, la Chirurgie, la Guerre. Chaque entrée s’inscrit dans un registre – noble, bouffon ou comique. Le ballet se clôt sur l’entrée des Vertus.

Article publié dans DLM, n°74.

Sablé-sur-Sarthe – Rencontre avec les chorégraphes Béatrice Massin et Marie-Geneviève Massé

Au départ danseuse contemporaine, Béatrice Massin rejoint la compagnie Ris et Danceries en 1983. Tour à tour interprète, puis assistante et collaboratrice de Francine Lancelot sur diverses productions, elle s’intéresse à la chorégraphie avant de fonder en 1993 sa propre troupe, Fêtes Galantes. A l’occasion du 30ème Festival de Musique Baroque de Sablé-sur-Sarthe (19-23 août 2008), la compagnie Fêtes Galantes présentait Un air de Folies, spectacle chorégraphique et musical pour cinq danseurs, un baryton et deux instrumentistes, mêlant divers airs de cour aux Folies d’Espagne de Marin Marais.

De formation classique, Marie-Geneviève Massé découvre la danse baroque en 1980 auprès de Francine Lancelot et de la compagnie Ris et Danceries, dont elle devient l’une des principales interprètes. En 1985, elle fonde sa propre troupe, L’Eventail, installée depuis 2001 à Sablé-sur-Sarthe. C’est dans le cadre du 30ème Festival de Musique Baroque de Sablé-sur- Sarthe (19-23 août 2008) que nous avons pu rencontrer Marie-Geneviève Massé qui y présentait sa dernière création, Le Ballet des Arts, à l’origine ballet de cour de Jean-Baptiste Lully et Isaac de Benserade. Chorégraphiée par Marie-Geneviève Massé et mise en scène par Vincent Tavernier, cette première mondiale était placée sous la direction musicale d’Hugo Reyne et de son ensemble, La Simphonie du Marais.

Entretiens avec Béatrice Massin et Marie-Geneviève Massé sur Dansomanie

Ballerina – Rencontre avec le réalisateur Bertrand Normand

Bertrand Normand raconte la genèse de Ballerina, dans lequel il suit cinq ballerines du Mariinsky.

Comment est né le film Ballerina?

J’ai voulu découvrir la Russie à travers ce qu’elle a de meilleur. Dans les années 1990, lors de la chute du Mur, j’ai éprouvé la curiosité de connaître ce pays. J’ai eu la possibilité d’effectuer plusieurs voyages en Russie avec des amis et de découvrir Saint-Pétersbourg. Cela se passait en hiver, la ville était sous la neige, et c’était magique. J’ai vraiment été fasciné par cette cité. Tous les soirs, je me rendais au Théâtre Mariinsky et j’assistais à un spectacle. A l’époque, on l’appelait encore le Kirov.  C’était en 1995, l’année même où le Kirov est redevenu le Mariinsky. J’ai été émerveillé par ce théâtre, à la fois par le public, jeune, familial, élégant, par les spectacles et les interprètes, mais aussi par tout le reste, la salle, le hall d’entrée, le bâtiment. Des années plus tard, j’ai décidé de retourner à Saint-Pétersbourg pour explorer à nouveau ce théâtre. C’est en ayant accès aux couloirs, aux salles de répétition, aux coulisses, que j’ai remarqué les ballerines. Très vite, j’ai compris que je voulais en faire le sujet d’un film.

L’interview intégrale de Bertrand Normand sur Dansomanie