Arthur Saint-Léon (1821-1870)

Charles-Victor-Arthur-Michel Saint-Léon naît à Paris le 17 septembre 1821. Son père, Léon-Michel Saint-Léon, danseur et maître d’armes à l’Opéra de Paris, l’encourage très tôt à s’intéresser à la musique et à la danse. Il étudie ainsi le violon avec Mayseder et Paganini et débute comme violoniste à l’âge de 13 ans en Allemagne, à Stuttgart, où son père est alors employé comme maître de ballet à la cour des ducs de Würtemberg. Un an plus tard,  c’est en tant que danseur qu’il fait ses débuts à Munich, dans un ballet de Joseph Schneider intitulé Die Reisende Ballet-Gesellschaft (La Compagnie de Ballet itinérante).

En 1837, Saint-Léon est de retour à Paris, où il poursuit sa formation de danseur, sous la direction du maître de ballet Albert,  tout en donnant  parallèlement des récitals de violon. Un an plus tard, à l’âge de 17 ans, il fait ses débuts en tant que danseur de demi-caractère à Bruxelles, au Théâtre de la Monnaie. Il se  produit également en tournée,  à Anvers et à Vienne, comme danseur, mais aussi comme violoniste. A cet égard,  Saint-Léon restera, en-dehors de ses succès chorégraphiques, un violoniste respecté dans le milieu des salons musicaux, qui composa plus de soixante-dix œuvres musicales, principalement pour le violon. Par la suite, il est engagé comme danseur à Turin, à Milan et enfin à Londres, où il crée en 1844 le rôle de Phoebus dans le ballet de Perrot, La Esmeralda.

A une époque où seules les ballerines sont vraiment appréciées du public, Saint-Léon connaît donc d’abord le succès en tant que danseur – l’un des tout meilleurs de l’époque -, particulièrement réputé pour son ballon et son élévation. Le Times de Londres parle ainsi de lui : « sa danse procède de la séance de culture physique d’un jeune Hercule (« his dancing is the sport of a young Hercules »)… Il a été tellement impressionnant dans ses tours de force que le public, – un public qui n’éprouve le plus souvent que détestation ou indifférence pour les danseurs masculins -, l’a acclamé aussitôt…. On ne peut avoir qu’une idée imprécise du nombre de tours qu’il est capable d’effectuer en une seule fois. »

C’est à Vienne que Saint-Léon danse pour la première fois  aux côtés de la grande ballerine Fanny Cerrito, rencontrée à Milan.  Cependant, c’est Londres, où le couple se produit par la suite dans de nombreux ballets de Jules Perrot, qui les consacre. On les voit notamment dans le ballet Ondine, créé à Londres en 1843, où Saint-Léon interprète le rôle de Matteo.  A la suite d’une tournée en Italie qui les conduit à Rome, à Florence et à Parme, Saint-Léon monte avec Fanny Cerrito La Vivandière ou Le Postillon, sur la musique de Cesare Pugni, dont la première a lieu le 23 mai 1844. Le ballet obtient un grand succès,  notamment grâce à à quatre « pas »  rendus célèbres par le couple : le pas de la Vivandière, le pas de l’Inconstance, le pas de Six et le pas de la Redowa (une danse bohémienne à 3/4, très gaie, ressemblant à la mazurka et qui fit fureur à Londres ; en France, elle fut mise à la mode vers 1850, dans les bals). Le succès de La Vivandière les conduit à nouveau en tournée en Angleterre et en Italie. Tous deux prennent néanmoins le temps de faire une halte à Paris pour se marier le 17 avril 1845, en l’Église des Batignolles.

En 1847, Fanny Cerrito est enfin engagée à l’Opéra de Paris qui la réclamait depuis  plusieurs années.  La direction de l’Opéra commande alors un ballet à Saint-Léon  pour les débuts parisiens de sa nouvelle ballerine. Saint-Léon remonte en fait Alma, ou La Fille de Feu, une œuvre créée en 1842 par Cerrito et André Deshayes, sous le titre La Fille de Marbre. Le ballet remporte un grand succès. Théophile Gautier écrit ainsi dans La Presse du 25 octobre 1847: « Saint-Léon a surpris par la hardiesse nerveuse de sa danse et la force avec laquelle il s’enlève : il a su se faire applaudir, ce qui n’est pas aisé dans un temps où la danse virile n’est pas en faveur. » Pour l’Opéra de Paris, Saint-Léon crée alors de nombreux divertissements (environ seize), parmi lesquels Le Violon du Diable (où il danse et joue du violon) en 1849, Stella, ou Les Contrebandiers en 1850, Pâquerette (sur un livret de Gautier) ou Vert-Vert (avec Mazilier) en 1851.

Tout en créant de nouveaux ballets pour l’Opéra de Paris, le couple Saint-Léon  effectue des tournées dans toute l’Europe. A Venise notamment, ils montent ensemble trois nouveaux ballets pour le Théâtre de la Fenice. Toutefois, en mars 1851, des dissensions se font jour au sein du couple et ils se séparent à l’amiable. Saint-Léon et Cerrito ne danseront plus qu’une fois ensemble, lors d’un gala en octobre 1851. Après la séparation, Saint-Léon accepte le poste de maître de ballet principal de l’Opéra de Paris, ainsi que celui de professeur de la classe de perfectionnement. Mais lorsque l’Opéra engage Cerrito en décembre 1852, Saint-Léon se retire galamment avant même l’expiration de son contrat. Il reste toutefois à Paris en tant que chorégraphe et compositeur du Théâtre-Lyrique. Des œuvres comme Le Lutin de la vallée ou Le Danseur du roi par exemple y sont créées en 1853.

C’est durant cette période que Saint-Léon invente un système de notation chorégraphique expliqué dans un ouvrage intitulé La Sténochoréographie ou l’Art d’écrire promptement la danse, publié en 1852. Son système utilise une portée de cinq lignes pour les positions des jambes et une seule ligne placée au-dessus pour la tête et les bras, ligne sur laquelle sont aussi notées les modifications. Ce système de notation imprimé au-dessus de la musique et aligné sur les mesures  est donc relié à la partition. C’est le premier système qui note les mouvements du haut du corps. Le pas de six de La Vivandière fut entièrement noté dans un livre, de même qu’une partie du pas de deux des paysans de Giselle et Il Basilico (un ballet créé à Paris en 1865 pour le Théâtre Italien avant d’être monté à Moscou et Saint-Pétersbourg).

Poursuivant sa réflexion sur l’art chorégraphique,  Saint-Léon fait paraître en 1856 un opuscule intitulé De l’état actuel de la danse dans lequel il décrie le manque d’intérêt suscité par le ballet dans la France de l’époque et critique notamment la situation marginale de l’enseignement de la danse au sein de l’éducation générale.

Après une nouvelle saison passée à Londres, Saint-Léon est engagé au Théâtre de Sao Carlos, à Lisbonne.  Durant trois saisons, il travaille à monter pour ce théâtre un répertoire d’œuvres à la fois anciennes et nouvelles. Il est également nommé professeur du Conservatoire de Lisbonne et le roi du Portugal le fait Grand-Croix de l’Ordre du Christ. Mais les difficultés financières subies par le Théâtre Sao Carlos poussent Saint-Léon à entamer une nouvelle tournée européenne de 18 mois. C’est alors qu’il est nommé, en 1859, maître de ballet des Théâtres Impériaux de Saint Pétersbourg, un poste où il succède à Jules Perrot et qu’il conservera quasiment jusqu’à sa mort. En 1869, il cédera ainsi la place à Marius Petipa. Il est au demeurant intéressant de noter que c’est Saint-Léon, un Français, qui est le premier à monter un ballet, Le Petit Cheval Bossu (créé en 1864 à Saint-Pétersbourg, avec Marfa Muravieva dans le rôle de la Tsar-Demoiselle et Timofeï Stukolkin dans celui d’Ivanushka), inspiré d’un thème russe. Comme il n’est contraint de passer que six mois de l’année à Saint-Pétersbourg, Saint-Léon a le temps de voyager, en particulier à Paris. Il a dès lors la possibilité de chorégraphier et de remonter de nombreuses œuvres dans chaque ville où il passe durant les années qui suivent.

En 1865, Saint-Léon revoit une jeune danseuse allemande, Adèle Grantzow, qu’il avait vu danser pour la première fois à Hanovre en 1858. Il la fait engager comme « Prima Ballerina » à Saint-Pétersbourg, au Théâtre Bolchoï Kamenny.  Elle devient sa muse. Le 11 novembre 1866 doit avoir lieu à Paris la première du ballet La Source, sur la musique de Delibes, avec Adèle Grantzow dans le rôle principal. Mais celle-ci ayant été rappelée par la direction du théâtre à Saint-Pétersbourg, le rôle principal est alors confié à l’Italienne Guglielmina Salvioni. Plus tard – et pour des raisons de santé -, c’est également par une Italienne qu’Adèle Grantzow est remplacée pour la première parisienne de Coppélia ou La Fille aux yeux d’émail.

En Russie, Saint-Léon ne parvient pas à renouveler  ses succès parisiens : ses nouvelles œuvres y reçoivent un mauvais accueil, au point que le chorégraphe en vient à défier un critique en duel. Il se lance néanmoins avec une énergie considérable dans Coppélia, que lui commande l’Opéra de Paris en 1868. Ce ballet,  dont le livret, inspiré du conte de E.T.A. Hoffmann, Der Sandmann (L’Homme au Sable), est signé de Charles Nuitter, et la musique de Léo Delibes, offre un florilège de danses de caractère (mazurkas, czardas, danse espagnole, écossaise, valse…) et manifeste la préférence de Saint-Léon pour la danse au détriment de l’action dramatique. La première du ballet a enfin lieu le 25 mai 1870, retardée par les incessants voyages de Saint-Léon entre la France et la Russie. Coppélia connaît un succès immédiat. Il s’agit du dernier ballet représenté à l’Opéra avant que la guerre franco-prussienne n’oblige à fermer le théâtre et ne marque la fin d’une époque, y compris pour le ballet.

Peu après, Saint-Léon, qui souffre depuis 1866 de problèmes de santé, se rend à Wiesbaden pour se faire soigner. A son retour à Paris, il meurt d’une crise cardiaque, le 2 septembre 1870, trois mois exactement après la première de Coppélia. Comme par une espèce de fatalité, Giuseppina Bozzacchi, la première interprète de Swanilda, mourra de la variole le jour de ses 17 ans, durant le siège de Paris, un an plus tard.

A la mort de Saint-Léon, le ballet de l’Opéra sombre définitivement dans la décadence dans laquelle il est tombé peu à peu à partir des années 1850 : les départs de Petipa et de Perrot pour la Russie ou encore des grandes ballerines Amalia Ferraris et Carolina Rosati, la fin tragique d’Emma Livry (la célèbre interprète du Papillon dont le tutu avait pris feu au contact des becs de gaz qui bordaient la scène), le manque flagrant de personnalités véritables et de créations notables, la mort de Mazilier puis celle de Saint-Léon contribuèrent notamment à cette crise qui conduisit au déclin du ballet français à la fin du XIXème siècle.

Arthur Saint-Léon, Fanny Cerrito, Lucile Grahn, Marie Taglioni dans Le Jugement de Pâris, Londres, 1846

Ballets d’Arthur Saint-Léon

1843 : La Vivandière (Rome)
1845 : Rosida ou les Mines de Syracuse (Londres)
1846 : Le Bal masqué (Berlin)
1847 : La Fille de marbre (Paris)
1849 : Le Violon du diable (Paris), comme danseur et violiniste
1850 : Stella ou les Contrebandiers (Paris)
1851 : Pâquerette (Paris)
1852 : Le Berger Aristée et les abeilles (Paris)
1853 : Le Lutin de la vallée (Paris)
1853 : Le Danseur du roi (Paris)
1854 : La Rosière (Lisbonne)
1854 : Lia la bayadère (Lisbonne)
1855 : La Répétition générale (Lisbonne)
1856 : Les Saltimbanques (Lisbonne)
1859 : Jovita ou les Boucaniers mexicains (Saint-Pétersbourg)
1860 : Graziella ou la Querelle amoureuse (Saint-Pétersbourg)
1861 : La Perle de Séville (Saint-Pétersbourg)
1863 : La Flamme d’amour (Moscou)
1864 : Néméa ou l’Amour vengé (Paris)
1864 : Le Petit Cheval bossu (Saint-Pétersbourg)
1865 : Il Basilico (Paris)
1865 : Don Zeffiro (Paris)
1866 : La Source (Paris)
1866 : Le Poisson doré (Saint-Pétersbourg)
1869 : Le Lys (Saint-Pétersbourg)
1870 : Coppélia (Paris)

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