Paris (Opéra Garnier) – Wuthering Heights

Wuthering Heights (Kader Belarbi)
Ballet de l’Opéra de Paris
Paris, Opéra Garnier
21 septembre 2007

Une Passion chorégraphique

Créé en 2002 et repris pour la seconde fois, le ballet de Kader Belarbi, Wuthering Heights, avait cette année le privilège d’ouvrir la nouvelle saison de danse de l’Opéra de Paris. Le roman d’Emily Brontë dont il s’inspire évoque une passion pleine de bruit et de fureur dans l’Angleterre du XIXème siècle. Outre un livret de choix, cette œuvre bénéficie d’une partition musicale originale, subtile, exigeante en même temps qu’accessible, de Philippe Hersant, et d’une superbe scénographie de Peter Pabst. Une création ambitieuse donc, qui renoue avec une tradition un peu perdue aujourd’hui, celle du ballet narratif.

Dans l’adaptation chorégraphique qu’il livre, M. Belarbi, tout en respectant la trame générale du roman, choisit néanmoins de s’attacher aux passions des personnages plutôt qu’aux détails narratifs et privilégie le symbolisme de l’œuvre au détriment de l’anecdotique. Par ailleurs, son œuvre s’inscrit fort intelligemment, en adéquation avec le contenu et la signification du récit, dans une esthétique romantique du ballet. Si le langage chorégraphique adopté est incontestablement contemporain, la composition de l’œuvre en deux actes est truffée de réminiscences, retravaillées, de Giselle. Le premier acte, ancré dans le réel, fait ainsi alterner des parties pour les solistes avec des ensembles dédiés au corps de ballet et s’achève par la mort de Catherine, dévorée par une passion qui la fait sombrer dans la folie. Quant au second acte, qui lorgne du côté du surnaturel, il s’attache en partie, avant de consacrer l’union des amants dans un au-delà de la mort, à évoquer par la chorégraphie les visions d’Heathcliff, au travers de figures démultipliées de Catherine, qui rappellent les créatures évanescentes du ballet blanc.

Qui mieux que Marie-Agnès Gillot et Nicolas Le Riche pouvaient incarner ces figures passionnées qui se doivent d’être plus qu’émouvantes, saisissantes par la violence des passions qui les animent? Marie-Agnès Gillot impose ici sa sublime présence et parvient à rendre compte avec un sens dramatique aigu de tous les états de l’héroïne, de la petite fille innocente et fruste, métamorphosée en épouse, jusqu’à la créature spirituelle transfigurée par la passion. Le duo formé avec Nicolas Le Riche, pour qui ce rôle semble naturellement taillé, s’avère bouleversant, et le long pas de deux final restera comme l’un de ces moments de théâtre rares, où le temps semble soudainement suspendu, tant l’émotion touche à son paroxysme.

Le reste de la distribution mérite aussi des éloges. Jean-Guillaume Bart se doit d’être cité au premier chef pour son interprétation magnifique du rôle d’Edgar : on se souviendra longtemps de cette scène où le personnage, saisi par la folie tragique, tente de redonner chaleur et vie à son corps glacé. Stéphane Bullion fait quant à lui un début remarqué dans le rôle de l’abominable Hindley, jadis interprété par Wilfried Romoli. Mais Nolwenn Daniel, Muriel Zusperreguy, Gil Isoart, Aurélia Bellet, sans oublier l’incomparable Jean-Marie Didière, sont, dans leurs rôles respectifs, à la hauteur des deux protagonistes principaux.

Ce ballet a su trouver – c’est là l’une de ses grandes qualités – des interprètes aptes à le sublimer, et reste aujourd’hui encore, l’une des créations marquantes de ces dernières années à l’Opéra de Paris. Depuis, M. Belarbi, qui fera ses adieux d’Etoile en fin de saison, a approfondi son travail chorégraphique dans le monde entier. A Paris, on espère entendre vite parler de lui à nouveau…

Article publié dans DLM, n°68.

Photos : Marie-Agnès Gillot (Cathy) et Nicolas Le Riche (Heathcliff) © Opéra de Paris


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