Paris (Opéra Garnier) – Caligula

Caligula (N. Le Riche)
Ballet de l’Opéra de Paris
Paris, Opéra Garnier
26 mars 2008

Portrait de l’empereur en saltimbanque

Un peu plus de deux ans après sa création, en octobre 2005, Caligula, premier grand ballet de Nicolas Le Riche, écrit en collaboration avec Guillaume Gallienne, était repris à l’Opéra Garnier pour une courte série de représentations.

Chorégraphiée sur la musique des Quatre Saisons de Vivaldi, chargée d’illustrer le parcours d’une vie et l’avancée inexorable vers la mort, l’œuvre, par sa structure et sa concentration, s’inscrit d’emblée dans le modèle de la tragédie classique. Du reste, Caligula ne cherche pas tant à retracer l’histoire d’un empereur romain dépravé et assassiné qu’à explorer l’intériorité d’un homme torturé, porté vers le rêve et la création. Symbolique plutôt qu’épique, loin du péplum que pourrait susciter un tel sujet, le ballet s’attache ainsi à approfondir, au-delà de la dimension historique de Caligula rappelée par la présence de Caesonia, l’épouse, et de Chaerea, le Sénateur, les aspects plus fantasmatiques de l’empereur. Fasciné par le spectacle, plus attaché à son cheval Incitatus qu’aux hommes, Caligula est cette figure poétique qui poursuit un idéal inaccessible, représenté par le personnage de la Lune.

Le thème subit un traitement dramaturgique et chorégraphique des plus classiques, faisant alterner, dans un décor unique et minimaliste, scènes de corps de ballet, duos et soli. En correspondance avec la scénographie, l’œuvre obéit également, à une construction d’une rigueur implacable, associant chaque acte à une saison et reprenant dans le volet final, comme en une mise en abîme du ballet, les thèmes musicaux des Quatre Saisons mêlés aux sonorités électroacoustiques de Louis Dandrel utilisées pour les interludes.

En dépit des remaniements – peu significatifs, il est vrai – effectués depuis la création, de nombreux éléments de ce Caligula continuent de laisser sceptique. La narration manque de lisibilité et de fluidité, et donne l’impression de juxtaposer des tableaux, plus ou moins réussis, sans qu’un principe dynamique, celui d’une fatalité en marche, innerve l’ensemble. Le caractère tragique de l’œuvre perd alors de son évidence. Caligula apparaît sans conteste comme un être au romantisme exacerbé – presque une caricature -, mais finalement assez peu comme un personnage au destin inéluctable, propre à susciter terreur et pitié. De même, certains caractères, comme ceux de Mnester ou de Caesonia, sont esquissés, mais insuffisamment approfondis dans leurs relations à Caligula.

Si le langage chorégraphique, peu inventif, reste conventionnel – et assumé comme tel – que ce soit dans les parties « classiques » ou dans les interludes dansés par Mnester, à l’esthétique plus contemporaine, il conserve, associé à la musique de Vivaldi, une efficacité certaine, magnifiquement servie par des solistes et un corps de ballet très dynamiques. Nicolas Le Riche, qui s’emparait du rôle à l’occasion de cette reprise, impose au premier chef sa personnalité écrasante d’interprète et donne au personnage une beauté et une force inégalées. Des qualités qui transparaissent tout particulièrement dans les pas de deux oniriques avec la Lune de Clairemarie Osta, incontestables réussites du ballet. Si Nicolas Paul peine à faire oublier Laurent Hilaire dans le rôle de Mnester, Wilfried Romoli incarne pour sa part un sombre et convaincant Chaerea. Face à ce miroir inversé de lui-même, Caligula, campé ici par son propre créateur, meurt alors sur scène et sous les yeux des spectateurs, le regard halluciné et un rictus aux lèvres, en une sorte d’autoportrait travesti de l’artiste.

Article publié dans DLM, n°71.


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