Rencontre avec Bruna Gondoni, danseuse, chorégraphe et professeur spécialisée dans les danses de la Renaissance italienne

En parallèle au Festival de Sablé, dédié au répertoire baroque, se déroule chaque année l’Académie Internationale de Danses et Musiques Anciennes de Sablé. Celle-ci accueille durant dix jours chanteurs, musiciens et danseurs venus du monde entier pour des stages de formation et de perfectionnement dans la discipline qui leur est propre, mais aussi dans les disciplines annexes. La spécificité de l’enseignement de cette Académie s’est en effet développée autour de la relation, caractéristique du monde baroque, entre la musique et la danse, souvent perdue aujourd’hui. A côté des traditionnels ateliers instrumentaux ou de chant sont ainsi proposés un cours de gestuelle et de déclamation baroques, ainsi que divers enseignements chorégraphiques autour du répertoire spécifiquement baroque (XVIIème siècle) et celui de la Renaissance italienne (XVème et XVIème siècles).

Bruna Gondoni est danseuse, chorégraphe, et à Sablé, elle enseigne les danses de la Renaissance italienne – la Renaissance française, avec notamment son fameux «branle», étant encore une autre affaire. Dans le continent méconnu et souvent peu considéré des «danses anciennes», nul doute que la Renaissance fait figure de monde encore plus marginal et lointain. Pourtant, les danses qu’elle transmet possèdent non seulement de quoi séduire un oeil d’esthète contemporain, mais permettent aussi de lui faire appréhender au plus près – et de manière assez troublante, il faut bien le dire – ce qui fait l’essence de la danse dite «classique», souvent réduite en France au seul académisme versaillais, dont le langage n’a pourtant été structuré et théorisé qu’au XVIIème siècle.

Dans son cours, qui débute par un lent échauffement comportant quelques postures de yoga, on entend des mots charmants tels que «basse-danse», «gaillarde», «canarie», «pavane», «spagnoleta»…, autant de noms de danses oubliées, que l’on ne connaît plus guère aujourd’hui que par la musique. La grammaire des pas, si lointaine et si proche à la fois, est entièrement déclinée en italien. La «basse-danse», une danse apparue au début du XVème siècle, longuement abordée dans le cours du matin, est la chose à la fois la plus simple et la plus noble qui soit : une marche lente, solennelle et majestueuse, qui esquisse ce qui deviendra le « relevé ». Les pas de base, toujours identiques, peuvent être combinés à l’infini selon différentes mesures. Peu à peu, les danses de cour se complexifient, s’ornent de pas virtuoses, s’imprègnent d’influences espagnoles, avec notamment des frappés et des battus, pour apparaître au fond bien différentes au XVIème siècle de ce qu’elles étaient au siècle précédent.

Mais laissons Bruna Gondoni, personnalité lumineuse à l’image de l’esprit de la Renaissance qu’elle transmet à travers ses danses, nous en dire plus là-dessus…

Entretien avec Bruna Gondoni sur Dansomanie

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XXXIIème Festival de Sablé-sur-Sarthe – Danse baroque

Festival de musique baroque de Sablé-sur-Sarthe (24-28 août 2010)

Métamorphose(s)
Compagnie L’Eventail
24 août 2010

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

On se souvient du Voyage en Europe, de Marie-Geneviève Massé, qui avait clos dans le parc du château le dernier Festival de Sablé… Fil conducteur imaginaire entre deux éditions, le « voyage en Europe » se retrouve à sa manière au coeur de Métamorphose(s), création présentée par la troupe de l’Eventail pour l’ouverture du 32ème Festival, dédiée comme de coutume à la « belle danse ».

Métamorphose(s)
s’offre à bien des égards comme une oeuvre de synthèse pour sa créatrice, Marie-Geneviève Massé. Fruit de rencontres personnelles et d’une réflexion engagée il y a plusieurs années, elle cristallise, de l’aveu même de la chorégraphe, tous ses rêves d’enfant et d’adulte. On y rencontre ainsi, non seulement les danses savantes – ces danses de cour que l’on a coutume de désigner sous l’épithète commode de « baroque » -, mais aussi les danses populaires, appréhendées au travers d’un prisme musical et chorégraphique européen. A la diversité des danses « anciennes », réinventées par une mémoire d’aujourd’hui et volontiers associées ici aux arts du cirque, se superpose naturellement celle des musiques, qui regroupent aussi bien des airs de Telemann et de Vivaldi que des musiques puisées dans le répertoire traditionnel de France, d’Irlande, des pays d’Europe du Nord et de l’Est. Signalons que ces choix musicaux éclectiques, Marie-Geneviève Massé les a effectués en collaboration avec les Musiciens de Saint-Julien, un jeune ensemble dirigé par François Lazarevitch, formé de cinq instrumentistes et d’une chanteuse, mis en scène aux côtés des danseurs durant tout le spectacle et partie intégrante de celui-ci.

A l’image de son titre, aux résonances profondément baroques, les dix tableaux qui composent le ballet disent la transformation de la danse populaire en danse savante – leur imbrication complexe aussi. Métamorphose(s) s’ouvre ainsi sur un cercle symbolique, celui de la ronde paysanne, bientôt suivie par d’étranges danses de corde, aussi éloignées que possible de l’air de cour, mais au fond, la combinaison des différentes scènes chorégraphiques – leur succession aussi – ressemble davantage à un rêve éclaté qui se déploierait dans le temps et dans l’espace, à une suite mouvante d’images fantasmées, régie par le principe d’une association libre et subjective, qu’à une recomposition rétrospective et raisonnée d’une hypothétique histoire de la danse, qui nous conduirait – par paliers successifs – d’un village à une cour royale, de la simplicité archaïque d’une danse paysanne au paroxysme de sophistication de la danse louis-quatorzienne.

On a beau glisser imperceptiblement d’un style de danse à un autre, y compris au sein d’un même tableau, au point de les voir quasiment se dissoudre l’un dans l’autre, c’est malgré tout la danse populaire qui semble apparaître davantage, par sa richesse de couleurs et de sons et les possibles qu’elle ouvre à la créativité chorégraphique contemporaine, comme la marque visuelle et stylistique du ballet que la mémoire retient. Au fil des métamorphoses chorégraphiques que dessine l’ouvrage, cette tonalité « folklorique », disséminée en diverses contrées, semble en effet s’imposer au détriment de la pureté du langage académique décliné dans les danses de cour, comme si celles-ci avaient besoin d’un certain apparat formel pour exister pleinement, là où le présent ballet préfère opter pour un certain dépouillement scénographique et des costumes certes historicisants, mais essentiellement symboliques. Si l’on retient plus particulièrement, au sein de cet ensemble, la très sonore et très spectaculaire danse irlandaise, avec ses étonnantes claquettes déployées comme un jeu sur un plancher improvisé, le recours fréquent, dans un espace ouvert et non contraint, à des accessoires empruntés au monde du cirque, comme les cordes, les ballons ou les trapèzes, voire les marionnettes, contribue sans doute aussi à suggérer en filigrane cette emprise plus générale du populaire sur le noble, du jeu sur le cérémonial.

Paradoxalement, la plus belle réussite du spectacle réside dans le fascinant tableau central, « Reflets », écrit dans un langage délibérément académique, décliné dans un clair-obscur très travaillé, en rupture avec la lumière vive et colorée qui nimbe la plupart des tableaux. Les éléments scénographiques – une succession de miroirs alignés, identiques et mobiles – parviennent ici à faire sens, sachant aller au-delà de l’effet purement décoratif qui guette parfois ailleurs, notamment dans le recours passablement régressif aux ballons, ou encore, dans le leitmotiv insistant de la poupée animée, qui ouvre et ferme le ballet, non sans longueurs ni mièvrerie. Cette scène des miroirs est du reste sublimée par la présence d’une formidable soliste, Emilie Bregougnon, rejointe ensuite par le « corps de ballet », dans un effet spéculaire de déformation et de démultiplication des êtres et des corps. Si l’ensemble de la troupe de l’Eventail, parvenue aujourd’hui à un excellent niveau, possède une harmonie et une précision technique tout à fait digne d’éloges, il y a là une personnalité scénique qui mérite d’être plus particulièrement mentionnée, autant pour son naturel très théâtral, sa générosité bondissante, que pour sa virtuosité technique proprement jubilatoire dans le déploiement de la grammaire baroque. Un phénomène rare, il faut bien le dire, dans l’univers quelque peu figé des danses anciennes, où la pureté de l’exécution n’est pas toujours rehaussée par une interprétation apte à toucher. De ce point de vue, l’expression faciale, et plus largement le jeu des regards entre les danseurs et avec le public, manquent de cette émotion ou de cette chaleur nécessaires pour faire vivre un spectacle dans le coeur et la mémoire du spectateur, au-delà de la perfection intrinsèque des tableaux qui le composent.

En marge de la question de l’interprétation, le ballet mérite également d’être retravaillé dans ses liaisons entre les différents tableaux. On peut regretter que la mise en scène, très étudiée par ailleurs, souvent ingénieuse, et très peu avare en accessoires de toutes sortes, n’ait pas su construire de véritables ponts entre ceux-ci, transformant pour le coup les « noirs » dans lesquels se retrouve plongée la scène dans ces moments-là en véritables « blancs » pour le spectateur. Le ballet semble alors se contenter de juxtaposer des images, figées alors par cette « extinction des feux », plutôt que d’en approfondir la dimension kaléidoscopique et mouvante, ainsi que le suggèrent le titre et l’esprit de l’ouvrage. Cette légère impression d’inachevé ne vient cependant pas ternir la sensation de plaisir que ce spectacle très poétique procure dans son ensemble.

XXXIème Festival de Sablé-sur-Sarthe – Danse baroque

Festival de musique baroque, Sablé-sur-Sarthe (25-29 août 2009)

Compagnie L’Espace
« Absent, je te retrouve »
28 août 2009

Compagnie de danse baroque l’Eventail
Voyage en Europe
29 août 2009

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Depuis sa création en 1979, le Festival de Sablé-sur-Sarthe, dédié au répertoire baroque, offre une place de choix à la danse – « la belle danse », comme on l’appelle traditionnellement -, au sein d’une programmation musicale toujours très dense et variée. Son académie annuelle accueille parallèlement de jeunes danseurs, au même titre que des chanteurs, des acteurs et des musiciens, pour des stages de formation et de perfectionnement en danse et en musique anciennes. Les lieux de la région où se tiennent les spectacles – idylliques et enchanteurs, à l’image d’une France rêvée – ajoutent du reste au charme d’un festival qui se veut particulièrement chaleureux et convivial.

28 août 2009 : « Absent, je te retrouve », par la Compagnie L’Espace

Pour sa 31ème édition, le directeur du Festival, Jean-Bernard Meunier, avait notamment choisi de donner sa chance à une jeune troupe encore peu connue, l’Espace, dirigée par Nathalie Adam et composée de danseurs formés pour la plupart au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. C’est d’ailleurs là que Nathalie Adam, la chorégraphe, a reçu l’enseignement de Wilfride Piollet, une influence qu’elle juge aujourd’hui primordiale et qui a contribué, avant qu’elle n’aille l’approfondir sous d’autres cieux, à lui faire appréhender l’univers de la danse baroque. La créatrice et interprète d’ »Absent, je te retrouve » ne se retrouvait toutefois pas en terre inconnue à Sablé, puisque, en marge de ses activités chorégraphiques et pédagogiques, elle est membre de l’Eventail, la compagnie de danse baroque de Marie-Geneviève Massé, basée depuis plusieurs années dans la petite ville de la Sarthe et coutumière de son festival annuel.

Le spectacle chorégraphié par Nathalie Adam se présente formellement comme une série de variations autour de textes divers extraits de pièces ou de sonnets de Shakespeare – qui l’inspire jusqu’au titre même de l’oeuvre – et de musiques empruntées au répertoire de la Renaissance élisabéthaine. Durant un peu plus d’une heure, quatre danseurs – deux filles et deux garçons – se rencontrent, vivent, s’aiment ou se déchirent dans de petites saynètes centrées chacune autour d’un thème, d’une humeur ou d’une ambiance, suggérés simultanément par la musique ou le texte. Un personnage éminemment shakespearien, le Fou (un rôle créé à l’origine par Jean Guizerix et repris ici par Romain Panassié), qui vient s’adjoindre à ce quatuor de danseurs, constitue en quelque sorte le fil conducteur narratif et symbolique du ballet, le deus ex machina qui trace son chemin au long des différentes miniatures picturales et chorégraphiques qui le composent. Il est celui qui regarde le monde agir pour s’en faire le nécessaire commentateur, celui qui dénonce par le verbe, en un joyeux paradoxe, le théâtre des apparences, la folie des hommes.

Loin de se vouloir une tentative pittoresque de reconstitution historique d’un monde perdu, le ballet de Nathalie Adam s’offre à nous comme un spectacle impressionniste et d’allure résolument contemporaine, mais revendiquant ouvertement des influences puisées dans la peinture, la littérature et la musique de la Renaissance anglaise, dont la chorégraphie cherche à ressaisir le raffinement extrême, notamment dans le délicat travail des mains. La gestuelle est « baroque » dans son épine dorsale, mais en même temps revivifiée par un langage plus contemporain, tactile et souvent proche du sol. Et si les silhouettes corsetées, tout de noir vêtues, à l’image du clair-(très) obscur dans laquelle la scène reste plongée, suggèrent aisément la mélancolie propre au monde imaginaire baroque, ses éléments scénographiques rappellent tout autant des œuvres d’aujourd’hui, particulièrement celles de Jiří Kylian, un maître que cite volontiers la chorégraphe.

Si le projet se révèle séduisant, tant sur le plan esthétique qu’intellectuel, le spectacle, riche en soi de potentialités créatives, manque toutefois dans sa mise en scène et sa dramaturgie d’un certain sens de la nuance et du contraste – jusque dans le jeu très impersonnel des interprètes -, malgré les intentions affichées par le texte, la musique et la construction même de la pièce. C’est l’ombre, plutôt que la lumière, qui domine ici très largement – et pourquoi pas ? – mais de manière sans doute trop uniforme à l’échelle d’un ballet de près d’1h15. Le chatoiement baroque, celui que l’on retrouve encore au fond de la mélancolie qui inspire les airs de John Dowland, semble au final quelque peu monochrome, privée de son dynamisme interne, davantage peut-être à l’image de la tristesse romantique ou de la dépression contemporaine que d’un univers esthétique qui aime à se nourrir du conflit, de l’opposition… et de la surprise.

29 août 2009 : Voyage en Europe, par la Compagnie L’Eventail

La compagnie de Marie-Geneviève Massé, l’Eventail, avait ouvert la précédente édition du Festival de Sablé par la création du Ballet des Arts, une œuvre de Jean-Baptiste Lully, sur un livret d’Isaac de Benserade, qui retrouvait à cette occasion une nouvelle vie. Cette année, l’Eventail était chargé de clore le Festival, avec Voyage en Europe, un ballet en quatre tableaux offrant au public une promenade musicale et chorégraphique à travers l’Europe du Grand Siècle. Conformément à la coutume, c’est dans le parc du Château de Sablé que se tenait cet ultime spectacle – gratuit.

Le ballet de Marie-Geneviève Massé, interprété par sept danseurs de la troupe, était présenté ici dans une version particulière, adaptée aux circonstances quelque peu spartiates d’une représentation en plein air : point de décor donc et une musique enregistrée, en lieu et place des Folies Françoises, l’ensemble de Patrick Cohen-Akenine associé d’ordinaire à cette production, qui a vu le jour en 2000.

Les quatre tableaux qui composent l’œuvre nous conduisent successivement en France, en Angleterre, en Allemagne et en Italie, ressaisies en un instantané imaginaire et mouvant, celui d’un XVIIème siècle finissant, encore touché par la grâce. Au travers d’un choix musical en rapport intime et presque charnel avec le pays représenté, ces miniatures chorégraphiques, reposant chacune sur une ébauche d’intrigue théâtrale, tentent ainsi de restituer la saveur et l’esprit d’une contrée, en même temps que le style de danse qui lui est propre. Une sorte de recherche du temps perdu, usant de l’art de la belle danse comme d’un guide tout-puissant, au parfum entêtant… La France est ainsi vue au travers du ballet de cour, où chaque pas, chaque geste, chaque regard, à la fois mesuré, solennel et contraint, se veut le révélateur paradoxal de l’être de la personne. C’est du reste le seul tableau qui se donne comme reconstitution, puisqu’il s’appuie sur des chorégraphies de Pécour et Feuillet, extraites d’opéras de Campra, Destouches ou Lully. En contrepoint, l’Angleterre, placée sous les auspices de Purcell, donne lieu à une évocation d’un registre ouvertement dramatique, dans laquelle les corps semblent se libérer des contraintes de l’étiquette et de l’apparence pour s’ouvrir à l’expression débridée – et virtuose – des passions. L’Allemagne, associée à une sonate mélancolique de Rosenmüller, apparaît alors comme l’adage, le moment suspendu et détaché de la chair du monde, de ce drame en quatre actes. L’Italie, incarnée par Vivaldi, marque enfin le retour à la vie, à une vie se confondant avec le théâtre et l’illusion féerique présidant au carnaval de Venise, qui conclut, en forme de feu d’artifice symbolique, ce Voyage en Europe rêvé et fantasmé.

Au fil des tableaux, on retrouve mis en scène, de manière significative, un même couple de protagonistes – le Marquis et la Marquise de Sablé – choisi en quelque sorte comme fil conducteur et prétexte à l’exposé des différentes situations et ambiances nées du voyage. Sans doute ces saynètes sont-elles moins à voir comme des cartes postales, recourant au pittoresque du costume d’époque, que comme des images indissociables les unes des autres, se reflétant et s’appelant nécessairement, évocatrices enfin d’une même réalité, celle de cette « comédie aux cent actes divers » qu’est l’existence humaine. Mises bout à bout, appréhendées dans leur unité, à la manière d’un kaléidoscope, elles sont ainsi à même de nous faire éprouver, bien au-delà de la couleur locale, la coïncidence ultime des contraires et le chatoiement incessant propres au baroque.

Les danseurs de Marie-Geneviève Massé sont au demeurant merveilleux, d’une séduction toute juvénile et d’une harmonie remarquable dans les duos ou les ensembles, où, en dépit de l’effectif restreint, leur reflet semble pour ainsi dire se démultiplier dans la nuit à peine éclairée, comme pour les faire paraître plus nombreux. La virtuosité qu’ils montrent dans l’exécution de cette dentelle de petits pas – glissés, battus ou chassés – qui caractérise le langage chorégraphique est en soi remarquable, mais elle l’est surtout parce qu’elle demeure inséparable de l’expression théâtrale, toujours subtile. Le mouvement n’est en soi ni spectaculaire ni grandiose, mais il s’enrichit et s’embellit constamment de l’ornementation qui donne sens et étoffe à l’oeuvre. De la haute couture.

XXXème Festival de Sablé-sur-Sarthe – Danse baroque

Festival de musique baroque, Sablé-sur-Sarthe (19-23 août 2008)

La Simphonie du Marais (Hugo Reyne) et la compagnie L’Eventail (Marie-Geneviève Massé), Le Ballet des Arts, de Jean-Baptiste Lully
Compagnie Fêtes Galantes (Béatrice Massin), Un air de Folies

De l’Art de la métamorphose

Festival_Sable_30-ans_2008Dédié à la musique baroque depuis sa création en 1979, le Festival de Sablé-sur-Sarthe célébrait cette année son trentième anniversaire. Dans ce haut lieu de la musique ancienne, qui participa activement à la redécouverte du répertoire baroque et au renouveau de son interprétation, la « belle danse »  sut trouver d’emblée une place de choix.

Preuve de cet attachement, cette trentième édition du festival s’ouvrait sur une première mondiale, celle du Ballet des Arts. Œuvre de Jean-Baptiste Lully, créée en 1663, Le Ballet des Arts y retrouvait vie pour le spectateur de 2008 grâce à Marie-Geneviève Massé et à sa compagnie L’Eventail. Fruit d’une collaboration de la chorégraphe avec Vincent Tavernier, metteur en scène, et Hugo Reyne, directeur de l’ensemble musical La Simphonie du Marais, Le Ballet des Arts se veut pourtant moins une reconstitution historique qu’une recréation d’un ballet de cour, réinterprété dans un esprit – et avec des moyens – contemporains. Construit dans le respect du livret d’Isaac de Benserade et de ses sept entrées originelles, correspondant aux sept arts1, le ballet, dont les traces écrites n’ont pas été conservées, offre ainsi une nouvelle chorégraphie, appuyée toutefois sur la grammaire de la danse académique. La scénographie, centrale dans ce spectacle total qu’est le ballet de cour, tente ici de restituer la fantaisie et le décalage des styles – du noble au bouffon – attachés au genre. Si le tableau initial, mettant en scène un roi-berger protecteur des Arts, aurait gagné à être plus évocateur de l’Agriculture, les entrées suivantes, empreintes d’humour et d’un merveilleux aux multiples facettes, se font parfaitement lisibles. On aura notamment admiré le tableau de l’Orfèvrerie, aux faux airs de Klimt, dont les costumes en forme d’éventail renvoient en miroir au paon mythologique en même temps qu’au nom de la compagnie. Transmué métaphoriquement en jardin à la française, Le Ballet des Arts séduit alors l’œil autant que l’esprit.

En contrepoint de cette création onirique et volontiers spectaculaire, Béatrice Massin présentait Un air de Folies, chorégraphié pour cinq danseurs de la compagnie Fêtes Galantes, accompagnés du baryton Philippe Cantor et de deux instrumentistes. Cette œuvre  « en mouvement » se propose de réunir, dans un mélange improbable de saveurs musicales et chorégraphiques, l’austérité des Folies d’Espagne, séries de variations composées par Marin Marais, et la légèreté d’airs de cour, mêlant eux-mêmes divers registres. La scène, plongée dans la pénombre, emprunte à la nature morte : un candélabre, un coffre et deux instruments en sont les uniques ornements. A la sobriété d’un décor anonyme répond celle des costumes, loin de tout désir de reconstitution historique. On est soudain plongés dans la rigueur janséniste d’un XVIIème siècle fantasmé, mais au fond, tout ceci pourrait avoir l’apparence d’un bel aujourd’hui. Tous les matins du monde… Béatrice Massin se joue ainsi des références spatiales, temporelles et chorégraphiques, alternant le style le plus académique, lorsque résonnent les Folies, et une gestuelle contemporaine, ancrée dans le sol, dans les scènes rythmées par les airs de cour. Le spectacle, très cohérent dans sa diversité, semble à plaisir refuser l’effet pour mieux suggérer. De cette absence de démonstration surgit une beauté pure, non factice, et qui jamais ne lasse. A la fin, le chanteur esquisse quelques pas de danse, tandis que les danseurs, pris par l’ivresse, entonnent une ode à la dive bouteille. La folie baroque renaît alors, troublante et enivrante…

1 Les sept entrées, ou scènes, illustrent sept arts. Les arts représentés ici sont l’Agriculture, la Navigation, l’Orfèvrerie, la Peinture, la Chasse, la Chirurgie, la Guerre. Chaque entrée s’inscrit dans un registre – noble, bouffon ou comique. Le ballet se clôt sur l’entrée des Vertus.

Article publié dans DLM, n°74.

Sablé-sur-Sarthe – Rencontre avec les chorégraphes Béatrice Massin et Marie-Geneviève Massé

Au départ danseuse contemporaine, Béatrice Massin rejoint la compagnie Ris et Danceries en 1983. Tour à tour interprète, puis assistante et collaboratrice de Francine Lancelot sur diverses productions, elle s’intéresse à la chorégraphie avant de fonder en 1993 sa propre troupe, Fêtes Galantes. A l’occasion du 30ème Festival de Musique Baroque de Sablé-sur-Sarthe (19-23 août 2008), la compagnie Fêtes Galantes présentait Un air de Folies, spectacle chorégraphique et musical pour cinq danseurs, un baryton et deux instrumentistes, mêlant divers airs de cour aux Folies d’Espagne de Marin Marais.

De formation classique, Marie-Geneviève Massé découvre la danse baroque en 1980 auprès de Francine Lancelot et de la compagnie Ris et Danceries, dont elle devient l’une des principales interprètes. En 1985, elle fonde sa propre troupe, L’Eventail, installée depuis 2001 à Sablé-sur-Sarthe. C’est dans le cadre du 30ème Festival de Musique Baroque de Sablé-sur- Sarthe (19-23 août 2008) que nous avons pu rencontrer Marie-Geneviève Massé qui y présentait sa dernière création, Le Ballet des Arts, à l’origine ballet de cour de Jean-Baptiste Lully et Isaac de Benserade. Chorégraphiée par Marie-Geneviève Massé et mise en scène par Vincent Tavernier, cette première mondiale était placée sous la direction musicale d’Hugo Reyne et de son ensemble, La Simphonie du Marais.

Entretiens avec Béatrice Massin et Marie-Geneviève Massé sur Dansomanie