Moscou (Théâtre Bolchoï) – Illusions perdues

Illusions perdues (Léonide Desyatnikov / Alexeï Ratmansky)
Ballet du Bolchoï
Moscou, Théâtre Bolchoï (nouvelle scène)
24 et 25 avril 2011

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

En 2004, nous découvrions à Paris Le Clair Ruisseau, un ballet improbable à nos yeux d’Occidentaux, narrant, sur un mode parodique, de savoureuses histoires d’amours kolkhoziennes. Cet ouvrage, d’une fraîcheur inédite, entamait ainsi pour le Bolchoï une ère d’exploration distanciée d’un répertoire oublié, qui allait connaître par la suite d’autres jalons chorégraphiques. C’était alors pour nous l’an I de l’enchantement, celui produit par le Bolchoï new look d’Alexeï Ratmansky, pris entre désir ardent de modernité et obsession nostalgique du passé russe – et dieu, que nous étions loin de la pesanteur des soviets. Sept ans plus tard, son diplôme de chorégraphe international – obtenu haut la main – en poche, Alexeï Ratmansky revient au drame-ballet des années 30, en recréant pour le Bolchoï Illusions perdues, en collaboration avec le compositeur Léonide Desyatnikov. Signe des temps peut-être, la gaieté et l’élan des débuts laissent à présent place au désenchantement, comme l’image de la Lesginka électrisante de Maria Alexandrova, l’étoile du kolkhoze, cède devant celle d’un Ivan Vassiliev mis à terre, l’air las, privé en Lucien de Rubempré de son génie virtuose. Car ce « full-length ballet » dans la bonne vieille tradition est aussi métaphore de l’acte créateur.

Français venus, curieux et enthousiastes, assister à la première moscovite d’un grand ballet en trois actes, oubliez là Lucien Chardon, poète provincial venu conquérir Paris et la République des lettres, Louise-Anaïs de Bargeton, Carlos Herrera et tout les autres, car ce que nous offre Ratmansky est moins une illustration littérale du roman de Balzac qu’une adaptation très stylisée, pour la danse et pour le drame, de son univers foisonnant. A l’origine de cette recréation, on trouve en effet, bien moins qu’un pavé romanesque, le livret lumineux de Vladimir Dmitriev, destiné à un ballet de Rostislav Zakharov, chorégraphié en 1935 pour Galina Oulanova et Konstantin Serguéïev sur une musique d’Asafiev, ci-devant compositeur des Flammes de Paris. Le livret d’origine, revu et resserré pour les besoins de la cause par Guillaume Gallienne, reste en fait la seule concession de 2011 au passé d’un ballet disparu très vite dans les poubelles de l’histoire. Car derrière les tons sépia et joliment patinés des décors de carte postale de Jérôme Kaplan, tout apparaît en réalité très neuf, très actuel – et très peu soviétique. On étoufferait presque sous les chichis des références et du bon goût – qui déborde de partout. Au point que parfois, sous l’effet de l’illusion et des merveilleux nuages mouvants du rideau de scène figurant Paris, on se croirait vraiment retourné sous les ors bien moins discrets du Grand Opéra…

Dans cette adaptation chorégraphique, Lucien n’est plus poète ni journaliste, mais musicien. Travaillé par l’ambition, il est engagé à l’Académie royale de Musique comme compositeur de musique de ballet. Son histoire s’articule par la suite autour de deux figures féminines en opposition, Coralie et Florine, danseuses rivales à l’Opéra de Paris, entretenues comme il se doit par de riches et cyniques abonnés, et reflets à peine voilés des deux imaginaires qui traversent le ballet romantique, incarnés alors par Marie Taglioni et Fanny Elssler. A chacune de ces deux muses est dévolu, dramatiquement et symboliquement, un acte, avant le dénouement de mélodrame qui signe la perte des illusions de Lucien et de Coralie. Amours réelles et amours de fantaisie, illusions de la vie et illusions du théâtre, rêves de gloire et désenchantement, le ballet permet de superposer habilement une thématique proprement balzacienne – l’ambition, l’argent, les affres de la création, la femme comme clé ambivalente du succès ou de l’échec – et une thématique plus spécifiquement chorégraphique. Celle-ci passe par le développement de scènes pittoresques et presque obligées dans le contexte – la leçon de danse à la Degas dans le grand foyer ou bien le bal masqué de l’Opéra façon bacchanale –, mais aussi par l’insertion de deux ballets dans le ballet, l’un imité de La Sylphide, l’autre, intitulé Dans les Montagnes de la Bohème, exploitant la veine « folklorique » de l’esthétique romantique, prétextes l’un et l’autre à réécriture. Il y a là du cliché certes, mais qui demeure, sur le plan chorégraphique et spectaculaire, des plus efficace.

Voilà donc, se dit-on, un scénario de rêve, réglé comme du papier à musique, qui sait adapter librement un récit touffu sans en trahir foncièrement l’esprit. La mise en scène est d’une lisibilité parfaite, alternant scènes intimes et tableaux collectifs, eux-mêmes enrichis par les allusions incessantes au romantisme de 1830, et l’on aime cette simplicité narrative jamais démagogique, cultivée sans esbroufe, qu’on peine parfois à retrouver dans les nombreux essais actuels de renouvellement du « ballet d’action ». C’est dans cette espèce d’évidence dramatique que réside sans conteste le point fort du ballet. Mais elle est malheureusement aussi l’avers d’une banalité chorégraphique qu’on pourrait croire érigée en principe esthétique à force de ressassement tout au long des trois actes. Ratmansky avait pourtant un boulevard – une perspective – de possibles devant lui pour monter une fresque grandiose, bien soutenue par la musique pastichante de Desyatnikov et ses motifs empruntés à Chopin, Schumann ou Massenet. Mais, pris peut-être dans un torrent de commandes aux quatre coins du monde, il semble épuiser sa fougue et son originalité créatrices, indéniables, dans une chorégraphie de petit bourgeois, aimable et élégante certes, mais aussi lisse et passe-partout, dépourvue surtout de piment personnel et de grands moments de tension chorégraphique. On a ainsi un peu de mal à croire que le seul passage du ballet qui parvienne à susciter l’enthousiasme du public de 2011 ne soit rien d’autre que celui des bons vieux fouettés de parade, exécutés façon « cancan » par Florine sur une table durant le bal masqué de l’acte II. De même, on aurait aimé voir davantage exploités et reflétés dans l’écriture chorégraphique ces deux archétypes opposés de la danse romantique que met en scène l’oeuvre à travers les personnages de Coralie – la danseuse de l’air – et de Florine – la danseuse de la terre – et les ballets que Lucien écrit successivement pour elles. Au lieu d’un travail sur la richesse et les contrastes offerts par le style romantique, la chorégraphie préfère trop souvent décliner, sans forcément les transcender, tous les poncifs du néo-classicisme, entre Cranko, Neumeier, MacMillan et… Ratmansky.

Il faut dire aussi que la distribution de première – brouillon bien maladroit de la deuxième – cueille à froid le spectateur par une étonnante inadéquation avec le style général – dramatico-lyrique – du ballet. Si la troupe est là, sans surprise, pour sauver la mise avec éclat – l’énergie théâtrale transparaît miraculeusement chez le moindre danseur du corps de ballet -, les solistes réunis, en revanche, paraissent presque tous à contre-emploi, à commencer par Ivan Vassiliev, interprète du rôle de Lucien, autour duquel tout le ballet est construit. Celui-ci, en qui l’on aurait tort de ne voir qu’un prodigieux virtuose au cerveau creux, est pourtant loin d’être ridicule en jeune homme idéaliste et aisément corruptible, et son potentiel dramatique, en dépit de l’incongruité de la distribution, ne laisse pas d’impressionner. A tout moment pourtant, on sent ses mouvements empêtrés dans une chorégraphie pas vraiment faite pour lui, tout au moins à ce point de sa carrière. Le danseur en qui rien ne pèse d’ordinaire paraît retenu dans son élan, le corps pris dans un effort douloureux vers un lyrisme qui sans cesse lui résiste. La dernière scène, qui mime le vide de l’esprit de Lucien par le dépouillement du décor et de la chorégraphie, tombe littéralement à plat avec Vassiliev, là où elle prend tout son sens avec Lantratov, parfait héros romantique, qui, sans pathos exagéré, en sublime tous les effets. Natalia Ossipova, dans le rôle de Coralie, Sylphide rêvée par le héros, s’en sort sans doute mieux du point de vue de la danse, mais son immense talent scénique, une fois n’est pas coutume, ne ressort pas particulièrement dans le rôle de Coralie, comme noyé dans la masse des autres danseuses de la troupe – qui ne s’en laissent pas conter. Au sein du trio principal, c’est Ekaterina Krysanova qui brille alors de mille feux dans le rôle de la perfide Florine. La seconde distribution réussit cependant à accoucher d’un autre ballet, qu’on apprécie alors pleinement pour sa cohérence retrouvée. Svetlana Lunkina et Vladislav Lantratov sont le couple idéal de ce drame, seuls ou bien à deux : ils ont les lignes, le lyrisme, le sens aigu du drame, et ce je-ne-sais-quoi de glamour et de charme des duos de théâtre ou de cinéma d’autrefois. Entre eux, rien de mièvre ni d’empesé ou d’artificiel, mais un mélange de grâce et de force, de délicatesse et de feu, qui nous fait rêver pour eux à cette Dame aux camélias dont le ballet convoque le souvenir et qui leur semble naturellement destinée. Ekaterina Shipulina, avec sa gouaille, son brio et son charme sensuel, est un parfait contrepoint à la douceur aimante de Lunkina, tandis qu’Alexandre Volchkov campe un danseur étoile invité en tous points digne du titre, qui apporte une distance amusée bienvenue dans les rôles de James et du Brigand. A cet égard, l’un des plus beaux moments du ballet, en forme de réécriture de l’acte I de La Sylphide, reste celui où, la réalité se confondant désormais avec le rêve, Lucien-Lantratov et James-Volchkov luttent côte à côte dans un symbolique pas de trois pour s’emparer vainement de l’improbable Sylphide aux yeux de Coralie. En-dehors du quatuor de tête, il faudrait encore citer les figures truculentes du Maître de ballet, virtuose et cabotin, impeccablement incarné par Denis Medvedev, de Camusot et du Duc, protecteurs de ces dames, interprétés par Alexandre Petukhov et Alexeï Loparevitch. A l’image des anonymes du corps de ballet, ils restituent, jusqu’aux ultimes saluts, une image très juste de l’univers – aussi romanesque que visuel – de Balzac, au point qu’on les croirait tout droit sortis d’une lithographie de Daumier ou d’un album de la Galerie dramatique.

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Londres (Royal Opera House) – Tournée du Bolchoï – Le Corsaire

Le Corsaire
Ballet du Bolchoï
Londres, Royal Opera House
4, 5 août 2010

La reconstruction – de préférence impériale – aura sans conteste été à l’honneur de la dernière tournée du Bolchoï à Londres. A la suite de trois ballets inédits (Coppélia et Petrouchka, remontés par Serguéï Vikharev dans leur version « d’origine », ainsi que le Grand pas de Paquita, dans une nouvelle production et une chorégraphie enrichie signée Yuri Burlaka), la reprise attendue du Corsaire d’Alexeï Ratmansky, trois ans après sa première venue londonienne au Coliseum, vient ainsi, à sa manière, souligner l’attachement de ce symbole du ballet russe qu’est le Bolchoï à son passé chorégraphique, en même temps que sa volonté de le rénover – de le « dépoussiérer » comme on aime à dire d’un air savant à Paris – pour l’oeil, l’esprit… et le temps présent.

Le Corsaire du tandem Ratmansky-Burlaka se veut l’image, pleine, authentique et nécessairement subjective, d’un possible chorégraphique arrêté à la toute fin du XIXème siècle. La résurrection, non exempte de quelques menus ajouts et arrangements chorégraphiques, est envisagée ici comme le moyen – sans doute paradoxal – de redonner une fraîcheur nouvelle à un ballet dont on a largement usé et abusé durant des décennies, et de renouveler ainsi le regard que le spectateur d’aujourd’hui peut porter dessus, sachant que depuis Petipa, celui-ci en a vu bien d’autres. Il ne s’agit pas là d’une reconstitution, au sens strict du terme, conçue dans l’esprit des productions archéologiques de Vikharev, mais plutôt d’une vision synthétique, dans la lettre comme dans l’esprit, de ce que pouvait être visuellement et chorégraphiquement, aux environs de 1899, le ballet de Petipa, un ballet-pantomime « en mouvement », palimpseste riche de ses strates successives, mais débarrassé ici des couches de peinture, plus ou moins heureuses, accumulées au cours du XXème siècle. La version dansée actuellement et depuis nombre d’années par le Kirov, qui a elle aussi ses charmes, donne a contrario une idée de ce que la dramaturgie soviétique avait pu faire subir au ballet, éliminant toute la pantomime au profit d’une démonstration de virtuosité brillante, plantée dans des décors pittoresques, mais essentiellement symboliques. Bien sûr, on pourra toujours regretter ici l’absence de l’Esclave Ali, la réduction du pas de trois à un pas de deux somme toute bien conventionnel, mais ce que le ballet perd dans un tableau en exotisme échevelé, il le gagne à l’échelle de l’ouvrage en cohérence narrative, grâce notamment à la réorganisation des épisodes chorégraphiques et musicaux et à la réintroduction conjointe – et massive – de la pantomime, drôle, vivante,  lisible, et non simple collection de gestes perdus à la signification oubliée.

Il ne faudrait pas omettre de souligner par ailleurs que la réussite de cette production tient aussi à sa scénographie luxuriante, inspirée en partie des dessins d’Evguény Ponomarev conservés à la Bibliothèque Théâtrale de Saint-Pétersbourg, et destinée à rendre au ballet sa dimension essentielle de « grand spectacle », de full-length ballet – au sens littéral du terme – de 3h30, pour un public d’un autre temps et d’un autre monde, vivant dans un éternel hiver, étranger, autant qu’on puisse l’être, de l’objet nommé « télécommande ». Pourquoi du reste chercher dans ce divertissement sophistiqué, étouffant et nécessairement interminable, une psychologie des profondeurs, voire une catharsis, qui n’en est à aucun moment le propos? Ce ballet n’est rien d’autre qu’un morceau choisi de « théâtre oculaire », animé par la musique et par la danse, une collection mouvante de merveilleuses toiles peintes, de style orientaliste, conçues dans l’esprit propre au ballet romantique, et associées à des costumes fantasmatiques, aussi raffinés qu’hétéroclites. Tenues fantaisistes d’inspiration gréco-macédonienne, soieries délicates aux couleurs vives, voiles orientaux, tiares et tutus de ballet blanc, se succèdent ainsi, dans une mosaïque de couleurs que retient en écho le pittoresque solaire d’un port méditerranéen ou d’une antique grotte de pirates, découvrant soudain les colonnades d’un palais de style mauresque, les parterres de fleurs d’un jardin-labyrinthe à la française, ou révélant, à la manière d’une apothéose spectaculaire, un incroyable bateau faisant naufrage en pleine mer (un chef d’oeuvre de mise en scène, semble-t-il légèrement revue, pour le meilleur)… Au bonheur des dames, au plaisir des yeux, ou au palais des gourmets, Le Corsaire a l’air d’un fabuleux plateau de pâtisseries orientales – la métaphore culinaire lui va tellement bien! – autour desquelles l’oeil, sollicité de toutes parts, s’abandonne, hésite et se perd avec délice – jusqu’au risque de l’écoeurement…

Côté distributions, le Bolchoï mêle l’ancien et le neuf à l’occasion de cette reprise de tournée, marquée par l’absence de Svetlana Zakharova et Ekaterina Shipulina, prévues à l’origine sur le rôle de Medora. Après une première assurée par la paire Alexandrova/Tsiskaridze (l’une des distributions de la création), et une deuxième par le couple Ossipova/Vassiliev, désormais incontournable ici-bas, c’est Ruslan Skvortsov et Alexandre Volchkov qui alternent sur le rôle de Conrad aux côtés respectivement de Ekaterina Krysanova, initialement distribuée sur le rôle « secondaire » de Gulnare, et de Maria Alexandrova, malheureusement trop peu vue durant cette saison londonienne. A vrai dire, la différence d’expérience et de maturité scénique entre Ekaterina Krysanova et Maria Alexandrova se révèle, au moins à l’épreuve de ce Corsaire, un peu délicate pour la plus jeune des deux danseuses. On ne peut certes pas reprocher grand-chose à Melle Krysanova sur le plan de la danse – elle possède notamment une technique exceptionnelle dans les tours et les fouettés qui émaillent la très difficile chorégraphie de Petipa/Ratmansky, ainsi qu’un lyrisme apte à séduire dans la scène du Jardin animé –, mais elle a en revanche plus de peine à se fondre pleinement dans un rôle d’où l’humour et le second degré ne sont pas absents et dans lequel la pantomime alterne et se mêle constamment à la virtuosité. Du coup, dans cette distribution, c’est Conrad, interprété par Ruslan Skvortsov, qui, par sa fougue très convaincante, semble mener la danse, même si par ailleurs il n’est pas le danseur de bravoure rêvé pour un tel rôle. Celui-ci est d’ailleurs considérablement réduit sur le plan chorégraphique dans cette version, presque éclipsé par le rôle du traître Birbanto, campé de manière aussi intéressante et vigoureuse par Vitaly Biktimirov que par Andreï Merkuriev. Marianna Ryzhkina se montre de son côté excellente en Gulnare, dans une tonalité plus légère et primesautière que proprement coquette et séductrice ; néanmoins, son autorité scénique, indéniable, ne s’accommode pas au mieux, là encore, avec la douceur et la jeunesse de Ekaterina Kysanova.

Quels que soient les mérites de cette dernière, c’est à une tout autre histoire et à un tout autre ballet que nous assistons avec Maria Alexandrova. Sur cette Medora-là, digne des éloges adressés ailleurs – et comme une litanie qui tournerait en rond – au « miracle » Ossipova, il n’y a à vrai dire nulle réserve à émettre, elle domine son sujet de bout en bout, sans aucun temps mort ni la moindre petite baisse de régime, avec une générosité inentamée et ce sens de la « bienséance » dramatique que les différentes scènes exigent. Il y a surtout chez elle une théâtralité de tous les instants, un sens du moindre détail scénique, ainsi qu’une verve comique, qui, conjuguées à son élégance et à son autorité habituelles, lui permettent de sublimer toute cette accumulation épuisante de moments de pure virtuosité que compte le ballet. Elle est la démonstration en acte de la technique qui se moque de la technique, de l’art comme artisanat raisonné du geste, sans effets ni maniérismes aucun, et transcendé par une personnalité vibrante, généreuse et souveraine, dont la scène est le terrain de jeu naturel. Parlez-nous demain d’autorité et de présence, si les mots gardent encore un sens, toutes les excellentes danseuses en chef que comptent les compagnies de ballet apparaîtront définitivement bien ternes – et si gauches! – en comparaison de la reine Maria!… Un peu dur sans doute pour Alexandre Volchkov d’exister pleinement à ses côtés, malgré sa danse ample et puissante, la flamboyance et l’insolence orientale d’un Nikolaï Tsiskaridze s’équilibrent sans doute beaucoup mieux avec le tempérament dramatique d’une Alexandrova. En revanche, Anastasia Yatsenko, au meilleur de sa forme en Gulnare, campe une compagne de jeu parfaite, idéale, aussi vive que piquante, pour la Medora de Maria Alexandrova. On en oublierait presque Ekaterina Shipulina, extraordinaire par le passé dans le rôle… Un vrai festival donc que leur duo de choc et de charme, sous les yeux éberlués d’un Pacha (Alexeï Loparevitch) qui n’en peut mais!…

Dans l’ombre de ces héros, qui dévorent le ballet de leur présence, le Pas des esclaves, orchestré par ce merveilleux acteur qu’est Gennadi Yanin, toujours excellent en Isaac Lankedem, est un moment permettant d’admirer d’autres talents de la compagnie, confirmés ou en train d’éclore. Qui a oublié Ivan Vassiliev, pas encore transformé en rock-star internationale du ballet, véritable révélation lors de la dernière tournée du Bolchoï à Paris dans ce long et périlleux morceau de bravoure?… Nina Kaptsova, de son côté, y brille toujours par son classicisme et sa musicalité aux côtés de Denis Medvedev, mais c’est cependant l’autre distribution, formée d’Anastasia Stashkevitch et Viacheslav Lopatin, qui, sans doute, retient cette fois davantage l’attention… En haut de l’affiche dans la Coppélia de Vikharev, ils sont ici une sorte d’antidote idéal à la paire explosive Ossipova/Vassiliev, une contrepartie non moins accomplie à leur ardeur électrique, dans un registre nettement plus élégant et stylé. Dans les Odalisques, plus d’Ossipova aux doubles sauts de basque irréels, mais un trio désormais plus homogène… dans lequel brillent notamment Anna Leonova, toujours remarquable de musicalité et d’attaque dans la deuxième variation, et plus encore, Anna Tikhomirova – un nom à retenir – aussi vive que précise dans la fameuse troisième variation jadis marquée du sceau d’Ossipova. Un charme et un talent qui ne s’inventent pas, signes tangibles d’une grande compagnie, dans laquelle les danseurs, judicieusement distribués (et – faut-il le dire? – comme en nul autre endroit connu…), sont aptes à briller chacun à leur niveau et dans le registre qui leur est propre. Aux qualités individuelles des danseurs se superposent celles, collectives, d’un corps de ballet qui, s’il péchait par quelques approximations au moment de la création en 2007, se montre ici irréprochable, tant dans les danses de caractère du premier acte que dans les scènes académiques du Jardin animé et du Grand pas des Eventails. Par-delà l’épreuve médiatique, mais pas toujours convaincante, de la reconstruction du patrimoine chorégraphique du passé, le Corsaire, habilement construit, réarrangé et mis en scène par Ratmansky, digéré et dynamisé par une troupe dont la vitalité séduit toujours autant, semble bien en passe – c’est en tout cas à souhaiter… – de s’imposer comme un nouveau classique, à voir et à revoir, du répertoire du Bolchoï.

Maria Alexandrova (Medora), Le Corsaire © artifactsuite

Les Flammes de Paris (A. Ratmansky – 2008)

Le ballet qu’Alexeï Ratmansky monte pour le Bolchoï en 2008 n’est pas une reconstruction au sens où peut l’être – dans une certaine mesure – son Corsaire, qui restitue pour l’essentiel un certain état de la chorégraphie de Petipa, tout en la réarrangeant sur un plan dramatique et musical. Le contexte idéologique dans lequel le ballet est rechorégraphié est évidemment radicalement différent de celui qui présidait à la création de Vainonen dans les années 30. Alexeï Ratmansky, à l’époque directeur artistique du Bolchoi, cherche en quelque sorte à réconcilier la Russie avec son passé et la richesse de son répertoire chorégraphique, qu’il soit impérial ou soviétique. A la suite du Clair Ruisseau (2003), première tentative pour recréer un ballet de l’époque soviétique à la chorégraphie perdue, et Le Corsaire de Petipa (2007), emblématique du style impérial, il choisit de monter Les Flammes de Paris, ballet révolutionnaire très populaire au Bolchoï, marqué par les principes du drame-ballet soviétique, en l’adaptant davantage aux goûts et aux préoccupations du public actuel. La version de Ratmansky modifie en effet le livret de Volkov, en particulier le dénouement idéologiquement marqué du ballet de Vainonen, qui prend désormais une couleur beaucoup plus ambiguë. Par ailleurs, l’intrigue revue et corrigée cherche beaucoup moins  à mettre en avant l’argument révolutionnaire et les antagonismes de classes que la thématique amoureuse attachée  aux deux couples principaux qui se trouvent au coeur de l’intrigue, Jeanne et Philippe  d’un côté, Adeline et Jérôme de l’autre. Parmi les changements, on note en particulier la disparition du personnage de Thérèse, réservé à une danseuse de caractère dans la chorégraphie de Vainonen (c’est Jeanne qui la remplace dans la fameuse Danse des Basques, aux côtés de Jérôme et Philippe), et l’apparition de celui d’Adeline, symbole de transgression sociale, puisqu’elle est à la fois la fille du Marquis Costa de Beauregard et la compagne de Jérôme. La chorégraphie, tout en réutilisant pour certains tableaux celle de Vainonen, est elle-même adaptée et renouvelée en partie. L’action du ballet est désormais concentrée sur deux actes et quatre scènes.

La première de ces nouvelles Flammes de Paris a lieu le 3 juillet 2008 au Théâtre Bolchoï. Trois distributions  principales sont programmées lors de cette création : sur le rôle de Jeanne alternent Maria Alexandrova, Natalia Ossipova et Ekaterina Shipulina, sur celui de Jérôme, Denis Savin, Viacheslav Lopatin et Andreï Merkuriev, sur celui de Philippe, Alexandre Volchkov, Ivan Vassiliev et Vladislav Lantratov, et sur celui d’Adeline, Nina Kaptsova, Anastasia Goriacheva, Anna Rebetskaya et Anna Nikulina. Mireille de Poitiers et Antoine Mistral sont interprétés lors de la première par Anna Antonicheva et Ruslan Skvortsov. A noter que le rôle de Marie-Antoinette est incarné par Ludmila Semenyaka.

Ivan Vassiliev (Philippe) © Elena Fetisova

 

L’argument de la version Ratmansky (d’après le synopsis publié sur le site du Bolchoï)

Acte I

Scène 1

Un faubourg de Marseille, la ville qui a donné son nom à l’hymne national français. Un groupe de personnes traverse la forêt. C’est le bataillon des Marseillais, en route vers Paris. Le canon qu’ils transportent indique leurs intentions. Parmi eux se trouve Philippe.
Ce dernier fait la connaissance de Jeanne, une jeune paysanne. Il l’embrasse avant de la quitter. De son côté, Jérôme, le frère de Jeanne, aspire à rejoindre les Marseillais.
Au loin, le château du Marquis Costa de Beauregard, le seigneur des lieux. Les hommes rentrent au château après une partie de chasse. Parmi eux, se trouvent le Marquis et sa fille, Adeline.
Le « noble » Marquis fait des avances à la jolie paysanne, Jeanne. Cette dernière tente de se libérer de son étreinte, mais n’y parvient que grâce à son frère Jérôme qui lui vient en aide.
Jérôme est frappé par les chasseurs de la suite du Marquis et envoyé en prison. Adeline, qui a assisté à la scène, le libère. Un sentiment amoureux se fait jour. Jarcasse, une vieille femme chargée par le Marquis de surveiller sa fille, apprend à son maître que Jérôme s’est enfui. Le Marquis gifle sa fille et lui ordonne de monter dans une diligence, accompagnée de Jarcasse. Elles partent pour Paris.
Jérôme dit adieu à ses parents. Il devient dangereux pour lui de rester sur les terres du Marquis. Lui et Jeanne partent avec un détachement de Marseillais. Les parents sont inconsolables.
Des volontaires s’enrôlent auprès du détachement. Les Marseillais dansent une farandole avec la foule. Les hommes échangent leur  vieux chapeau contre des bonnets rouges. Le chef des insurgés, Gilbert, donne un pistolet à Jérôme. Jérôme et Philippe chevauchent le canon. Le détachement se dirige vers Paris au son de la Marseillaise.

Scène 2

La Marseillaise laisse place à un élégant menuet. Le palais royal. Arrivée du Marquis et d’Adeline. Le maître de cérémonie annonce l’ouverture du bal. 

Renaud et Armide, court ballet, interprété par les étoiles parisiennes, Mireille de Poitiers et Antoine Mistral.

Sarabande. Armide et ses amis. Les forces d’Armide reviennent de la bataille. Parmi les prisonniers se trouve le Prince Renaud.
Renaud et Armide sont touchés au coeur par la flèche d’Amour. Variation d’ Amour. Armide libère Renaud.
Pas de deux de Renaud et Armide.
Apparition du fantôme de la fiancée de Renaud. Renaud abandonne Armide  et part à la poursuite du fantôme. Armide convoque une tempête. Les vagues ramènent Renaud sur le rivage, entouré par les Furies.
Danse  des Furies. Renaud meurt aux pieds d’Armide.

Le Roi Louis XVI et Marie-Antoinette font leur entrée. Salutations et serments de fidélité. On lève les verres à la santé de la monarchie.
Le Marquis fait de la comédienne sa victime. Il se met à la « courtiser » de la même façon que Jeanne, la paysanne. On entend chanter la Marseillaise dans la rue. Affolement des courtisans et des officiers. Adeline en profite pour fuir le palais.

Nina Kaptsova (Adeline), Denis Savin (Jérôme) © Damir Yusupov

Acte II

Scène 3

Une place à Paris. Marche des Marseillais. Parmi eux se trouvent Philippe, Jérôme et Jeanne. Un coup de canon doit donner le signal du début de l’assaut sur les Tuileries.
Soudain, Jérôme aperçoit Adeline. Il se précipite vers elle. La sinistre Jarcasse espionne les retrouvailles.
Pendant ce temps, en l’honneur de l’arrivée du détachement de Marseillais, un tonneau de vin est apporté sur la place. Les danses s’y succèdent : la Danse Auvergnate, la Danse Marseillaise, et la Danse Basque, pleine de caractère : tous les héros y prennent part : Jeanne, Philippe, Adeline, Jérôme et Gilbert, le capitaine des Marseillais.
Sous l’effet du vin, de petites querelles éclatent ici ou là parmi la foule. Des mannequins à l’effigie de Louis et Marie-Antoinette sont mis en pièce. Jeanne, la lance à la main, danse la Carmagnole, accompagnée par les chants de la foule. Philippe, ivre, allume le détonateur. Une salve de canon est tirée. La foule s’éparpille alors et part à l’attaque des Tuileries.
Au son des coups de feu et des tambours, Adeline et Jérôme se déclarent leur amour, inconscients de ce qui se passe autour d’eux.
Les Marseillais pénètrent de force dans le palais, emmenés par Jeanne, qui agite un drapeau. Combats. Prise du palais.

Scène 4

La foule occupe la place décorée de lanternes. Les membres de la  Convention et du nouveau gouvernement montent à la tribune.
Réjouissances populaires. Mireille de Poitiers et Antoine Mistral, qui avaient diverti auparavant le roi et ses courtisans,  exécutent à présent la Danse de la Liberté en l’honneur du peuple. Dans cette nouvelle danse, un peu différente de l’ancienne, la comédienne  brandit à présent le drapeau républicain. Le peintre David fait une esquisse de cette célébration.
Au son du canon qui avait tiré la première salve,  le Président de la Convention unit Jeanne et Philippe, les mariés de l’an I de la République.
La musique de la danse de fiançailles de Jeanne et Philippe laisse place au bruit mat de la lame de la guillotine qui tombe.
Condamné, le Marquis est conduit à la guillotine. Voyant son père,  Adeline se précipite vers lui, mais Jérôme, Jeanne et Philippe la supplient de s’en éloigner. Pour venger le Marquis, Jarcasse trahit Adeline et révèle la vérité sur ses origines.  La foule en colère exige sa mort.  Désespéré, Jérôme tente de sauver Adeline, mais en vain.  Elle est guillotinée. Inquiets pour leurs propres vies, Jeanne et Philippe retiennent Jérôme qui veut se battre.
La fête continue. Sur l’air de Ça ira, le peuple triomphant s’avance vers le public.

Alexandre Volchkov (Philippe), Maria Alexandrova (Jeanne), Denis Savin (Jérôme) © Elena Fetisova

Sources