Les Flammes de Paris (V. Vainonen – 1932)

Le 31 mars prochain, le ballet Les Flammes de Paris, remonté en 2008 par Alexeï Ratmansky pour le Ballet du Bolchoï, sera diffusé en direct de Moscou (et du Théâtre Bolchoï) dans une cinquantaine de cinémas situés sur l’ensemble du territoire français, ainsi que dans d’autres pays d’Europe.  On ne reviendra pas ici sur la polémique vaguement stérile autour du théâtre filmé et diffusé en salles de cinéma pour de pseudo-directs, à grand renfort de rhétorique communicationnelle, la généralisation de ce type d’initiative ne répond  au fond qu’à  des objectifs commerciaux et à la fascination technophile de l’époque… Passons… C’est Bel-Air et François Duplat qui, une fois de plus, sont chargés de la réalisation. On peut en déduire, sans prendre beaucoup de risques, qu’un DVD ne devrait pas se faire attendre très longtemps, probablement accompagné – on l’espère – de suppléments intéressants, la maison nous y a en tout cas habitués jusque-là…

Avant de découvrir la recréation de 2008, retour sur l’oeuvre princeps de Vainonen…

Vassili Vainonen

Brève histoire du ballet

Les Flammes de Paris (Пламя Парижа / Plamya Parizha) est à l’origine un ballet en trois actes et sept scènes, chorégraphié par Vassili Vainonen, sur une musique de Boris Asafiev (également compositeur de La Fontaine de Bakhchissaraï) et un livret de Nikolaï Volkov (célèbre librettiste, également à l’origine de ceux de Cendrillon et de Spartacus), adapté d’une épopée révolutionnaire, Les Rouges du Midi, de Félix Gras, un auteur provençal de la deuxième moitié du XIXème siècle. Les décors de la création sont signés de Vladimir Dmitriev, également collaborateur  de Nikolaï Volkov dans l’élaboration du livret. Comme beaucoup d’oeuvres de l’époque soviétique (par exemple Laurencia, Le Clair Ruisseau, Spartacus, La Fleur de Pierre, ), Les Flammes de Paris a d’abord été créé à Léningrad avant d’être monté à Moscou. C’est donc le 7 novembre 1932 que le ballet est créé au Théâtre Académique d’Etat d’Opéra et de Ballet (ГАТОБ / Kirov) de Léningrad, avec Olga Jordan et Vakhtang Chabukiani dans les rôles de Jeanne et Jérôme, les jeunes héros révolutionnaires, incidemment frère et soeur. Natalia Dudinskaya interprète le rôle de la comédienne Mireille de Poitiers, Konstantin Serguéïev, celui de l’acteur Mistral, Nina Anissimova, enfin, celui de l’héroïne révolutionnaire sacrifiée Thérèse.

Le 6 juillet 1933, le ballet de Vainonen est monté cette fois au Théâtre Bolchoï de Moscou, avec Anastasia Abramova dans le rôle de Jeanne, Marina Semionova dans celui de Mireille de Poitiers, Nadezhda Kapustina  (en alternance avec Valentina Galetskaya) dans celui de Thérèse et Vakhtang Chabukiani (en alternance avec Alexeï Yermolaev) dans celui de Philippe (Jérôme est ainsi rebaptisé).

Par la suite, le ballet sera remonté au Kirov à deux reprises, une première fois en 1936, et une seconde en 1950 (version en quatre actes et cinq scènes). Même chose au Bolchoï : en 1947, Olga Lepeshinskaya interprète le rôle de Jeanne, Sofia Golovkina celui de Mireille de Poitiers et Alexeï Yermolaev celui de Philippe ; en 1960, c’est Raïssa Struchkova qui incarne Mireille de Poitiers, Susanna Zvyagina qui est Thérèse, et Georgi Farmaniants Philippe.

Le ballet a également été monté  dans différentes villes d’URSS (Sverdlovsk, Kharkov, Perm, Novossibirsk…), et d’Europe de l’Est (Budapest, Bratislava, Kosice, Leipzig, Prague, Brno).

Le drame-ballet

Comme son titre le suggère, le livret du ballet s’inspire de l’histoire de la Révolution Française.  La musique d’Asafiev est elle-même composée à partir de nombreux airs révolutionnaires français (« Ça ira », « La Carmagnole », « La Marseillaise », « Le Chant du Départ » – et le « Vive Henri IV » pour les royalistes)  [Un petit pot-pourri en vidéo]. De ce point de vue, il est emblématique de l’esthétique qui  prévaut en URSS dans les années 30, marquée par les principes du réalisme soviétique.  Il s’agit alors pour les chorégraphes (mais cela touche en fait tous les arts) de recourir à des intrigues empruntées à l’histoire, et non plus  au mythe, comme c’était notamment le cas dans les ballets de l’époque impériale chorégraphiés par Petipa, et d’en offrir un traitement réaliste, dans une perspective révolutionnaire.  Ces sujets « réalistes » répondent évidemment à des visées idéologiques,  ils doivent éclairer le temps présent et montrer le  processus révolutionnaire à l’oeuvre dans l’histoire. Dans Les Flammes de Paris, il s’agit bien sûr de montrer le lien et la continuité entre la Révolution française et la Révolution bolchevique. Cette nouvelle esthétique réaliste, à l’origine du genre du drame-ballet, s’adresse à un public nouveau et élargi et requiert par conséquent une certaine simplicité dans le fond  comme dans la forme.  Ce type de ballet comporte plusieurs actes et respecte les conventions du drame. S’inspirant d’une oeuvre littéraire connue,  le drame-ballet, fruit d’une collaboration d’un chorégraphe et d’un metteur en scène (Vassili Vainonen monte ainsi Les Flammes de Paris avec le dramaturge et metteur en scène Sergueï Radlov), relate en général le combat d’ individus confrontés à un milieu social.

Vakhtang Chabukiani (Philippe), Musa Gottlieb (Jeanne) et les interprètes des Flammes de Paris, film tourné en 1953

L’argument du ballet de Vainonen

L’histoire se déroule durant l’an III de la Révolution, entre Marseille et Paris.

Une forêt près de Marseille. Gaspard, un paysan, ramasse du bois aux côtés de ses deux enfants. Le Marquis de Beauregard, accompagné de son fils et de sa suite,  mène une partie de chasse. Les paysans se retirent précipitamment  à leur arrivée, mais Jeanne, la fille de Gaspard, attire l’attention d’un aristocrate, qui essaye de la circonvenir. Son père intervient, mais un domestique du Marquis le frappe.
Une place à Marseille. Jeanne raconte au peuple l’aventure de son père dans la forêt. La colère contre les injustices sociales grandit. Le peuple attaque  la prison de Marseille et libère les prisonniers du Marquis de Beauregard.

La cour de Versailles, en pleine décadence. Une représentation théâtrale est donnée. Suit un banquet. Une pétition est adressée au roi par des officiers de la cour. Il lui est demandé l’autorisation de négocier avec des révolutionnaires félons. Le comédien Antoine Mistral découvre le document secret, mais il est tué par le Marquis. Avant de mourir, il réussit à transmettre le document à Mireille de Poitiers, une comédienne, qui s’enfuit du palais au son de la Marseillaise.

Une place à Paris. Le peuple se prépare à attaquer le palais des Tuileries. Mireille proclame l’existence d’une conspiration menée contre la Révolution, révélée par le document secret transmis par Mistral. Elle est acclamée pour son courage. Arrivent les officiers du Marquis. Jeanne, reconnaissant l’homme qui l’a insultée dans la forêt, se précipite pour le gifler. La foule s’en prend aux aristocrates.

Au son des chants révolutionnaires,  on assiste à la prise des Tuileries. Le peuple pénètre à l’intérieur du Palais. Jeanne attaque le Marquis de Beauregard, qui est tué par son frère Jérôme. Thérèse, la Basque,  se sacrifie au nom de la Révolution.

Le peuple célèbre enfin sa victoire contre les défenseurs de l’Ancien Régime.

Le style

Du point de vue du style, le ballet de Vainonen associe le vocabulaire classique, qui domine, et les danses de caractère, présentes notamment dans le troisième acte (Danse Auvergnate, Danse des Marseillais, Danse des Basques, un grand finale sur la « Carmagnole »). Musicalement, les mélodies populaires, notamment celles empruntées au répertoire révolutionnaire, alternent avec les airs de cour et la partition est émaillée de citations empruntées à divers compositeurs, comme Gluck, Grétry, Lully… Le ballet étant idéologiquement marqué, ce sont moins les individus qui importent que les forces antagonistes en présence, en l’occurrence l’aristocratie et le  peuple.  Les  styles de danse varient en accord avec cette peinture sociale.  Ainsi, le rôle de Thérèse est créé spécifiquement pour une danseuse de caractère de la troupe du Kirov, Nina Anissimova (qui chorégraphiera plus tard le ballet Gayaneh), dont la puissance et l’expressivité incarnent l’énergie populaire. Le tableau qui se déroule à Versailles offre à l’inverse des danses de cour – dont un menuet interprété par le personnage de Marie-Antoinette -, ainsi qu’un ballet à l’intérieur du ballet composé sur l’intrigue fameuse d’Armide et Renaud. Les rôles de Mireille de Poitiers et d’Antoine Mistral,  les comédiens invités à Versailles  qui interprètent le ballet tout en se rangeant au côté des revolutionnaires, sont confiés quant à eux, lors de la création, au couple d’étoiles  formé de Natalia Dudinskaya et Konstantin Serguéïev, qui se devait de briller dans un pas de deux classique et virtuose.  Les pas de deux  qui réunissent Jeanne et Philippe, l’un des Marseillais, sont également chorégraphiés dans un style classique. En marge de ces figures héroïques individuelles, il ne faudrait pas  non plus oublier le héros collectif des Flammes de Paris, le principal peut-être, à savoir la foule révolutionnaire, incarnée par un corps de ballet évoluant dans des tableaux de grande ampleur qui encadrent le combat manichéen opposant l’aristocratie au peuple.

On terminera en soulignant que le ballet de Vainonen constitue une étape importante dans le développement de la technique de danse masculine au XXème siècle. Il comporte ainsi un grand nombre de rôles masculins d’importance : Jérôme, ses amis révolutionnaires, Antoine Mistral… Les variations masculines chorégraphiées par Vainonen sont complexes, abondent en sauts variés, tours en l’air, jetés, exigeant puissance, énergie et vivacité de la part des interprètes. De manière générale, les variations des Flammes de Paris, qui conjuguent virtuosité et efficacité spectaculaires, ont été, et restent  encore dans une certaine mesure,  des « classiques » des programmations de galas et de concours. Le pas de deux de Jeanne et Philippe notamment, ainsi que le grand divertissement du dernier acte, étaient également dansés  indépendamment du ballet lui-même dans plusieurs compagnies, y compris hors de l’Union Soviétique.

Scène des Flammes de Paris – La victoire de la Révolution

Vidéos :

  • Il existe un enregistrement commercial – partiel – des Flammes de Paris, réalisé en 1953, avec notamment Vakhtang Chabukiani (Philippe), Musa Gottlieb (Jeanne), Yadviga Sangovich (Thérèse), qui figure dans la compilation parue sous le titre Stars of the Russian Ballet (Мастера русского балета), qui comprend également Le Lac des cygnes (avec Natalia Dudinskaya et Konstantin Serguéiev) et La Fontaine de Bakhchissaraï (avec Galina Ulanova et Maïa Plissetskaïa). Voici quelques extraits du film de 1953.
  • Le pas de deux des Flammes de Paris (Jeanne et Philippe) est une démonstration de bravoure et de virtuosité qui a survécu au ballet de Vainonen et est toujours dansé dans les galas et les concours internationaux. Natalia Ossipova et Ivan Vassiliev en font aujourd’hui un de leurs morceaux de bravoure préférés dans les galas.

Sources :

  • International Dictionary of Ballet, dirigé par M. Bremser, Detroit, London, Washington, St James Press, 1993. L’article, signé Igor Stupnikov, est repris  en grande partie sur la page Wikipédia (anglais) consacrée au ballet Les Flammes de Paris.
  • International Encyclopedia of Dance, dirigé par E. Aldrich et S. J. Cohen, Oxford, New York, Oxford University Press, 1998.Elizabeth Souritz, The Great History of Russian Ballet. Its Art and Choreography, Parkstone Press, 1998.

 

 

 

 

 

 

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Londres (Royal Opera House) – Tournée du Mariinsky – Le Lac des cygnes

Le Lac des cygnes
Ballet du Mariinsky
Londres, Royal Opera House
7, 8 (m, s) août 2009

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

S’il paraît légitime de déplorer le caractère très conventionnel de la programmation offerte par le Mariinsky à l’occasion de sa tournée londonienne de l’été 2009 – à visée clairement commerciale -, notamment l’absence complète de créations et de l’une ou l’autre de ces reconstructions chorégraphiques récentes dont sont en général avides les amateurs, il faut bien avouer qu’une tournée du Mariinsky sans Lac des cygnes aurait quelque chose d’incongru, sinon de frustrant pour le spectateur, que celui-ci soit néophyte ou chevronné. Londres a certes vu beaucoup (trop ?) de cygnes durant cette saison, mais ceux du Mariinsky restent, en dépit de tout, proprement incomparables et d’une musicalité inégalable. Les représentations d’un même ballet ont beau s’enchaîner à Covent Garden de manière mécanique et sans doute épuisante pour une compagnie qui fonctionne d’ordinaire avec le système strict de l’alternance – ici, la générale est dansée le même jour que la première, en plus du programme particulièrement serré imposé par les organisateurs -, le Mariinsky n’arrive pas vraiment à faire taire la réputation d’harmonie unique de son corps de ballet dans cet ouvrage, et cette impression enthousiasmante ne fait que s’accentuer lorsqu’il affiche successivement dans le rôle d’Odette-Odile des ballerines du calibre d’Uliana Lopatkina, Ekaterina Kondaurova et Viktoria Tereshkina. Chacun pourra bien dire et penser ce qu’il veut de la production de Konstantin Sergeev (en ce qui me concerne, s’il ne doit en rester qu’une, ce sera sans hésiter celle-là), qui n’a rien – on le sait bien – d’une reproduction authentique de l’original de Petipa, force est pourtant de reconnaître qu’elle semble aussi essentielle aux danseurs de la troupe que le sang qui coule dans leurs veines, aussi constitutive d’eux-mêmes que leurs propres gènes. Quand la culture devient nature…

C’est Uliana Lopatkina qui ouvrait le bal fantastique des Cygnes aux côtés de son fidèle partenaire, Danila Korsuntsev. Le rôle d’Odette-Odile, qu’elle interprète et approfondit depuis des années, lui est aujourd’hui attaché de manière tellement forte et singulière, qu’on se demande bien comment la ballerine qu’elle est indéniablement peut encore parvenir à surprendre et à revivifier sa propre interprétation – et par là même le commentaire – sans les faire inéluctablement sombrer dans la tautologie. Sublime, forcément sublime, oui peut-être, et pourtant, Uliana Lopatkina peut aussi décevoir, et ce fut le cas lors de cette première londonienne, surtout si on l’estime à l’aune des deux représentations suivantes… On s’en doute, un tel jugement reste infiniment relatif et subjectif – la presse anglaise, qui n’a du reste pas toujours été tendre avec cette tournée, l’a en revanche unanimement encensée – et sa prestation conserve une majesté unique, tant dans les mouvements des bras et du dos que dans l’extraordinaire musicalité du phrasé et la profonde spiritualité qui se dégage de sa danse, mais un certain manque d’inspiration dans la narration – ou peut-être un défaut de chair – était pourtant palpable, en plus de menues approximations techniques, au long des trois tableaux où apparaît l’héroïne du conte. Son Cygne noir notamment, d’ordinaire grandiose, même s’il se situe délibérément à contre-courant de tous les effets de séduction faciles dont usent et abusent de soi-disant modernes ballerines au sourire mécanique, paraissait privé de vie et d’expression, encore englué dans les glaces d’un adage blanc engagé dans un tempo tellement lent et difficile qu’il semblait constamment au bord de l’exténuation. L’extrême sophistication des poses, l’interprétation à la fois marmoréenne et profondément humaine – tout ce qui fait le « génie » de Lopatkina – semblaient ici comme figées dans des « tics » destinés à une première obligée – une représentation de musée en quelque sorte.

A ses côtés, Danila Korsuntsev s’est une nouvelle fois montré le partenaire idéal – tellement idéal qu’il mériterait qu’un prix spécial soit créé en son honneur – celui apte à soutenir et à mettre généreusement en valeur sa ballerine, sans pour autant disparaître ni perdre en force et en noblesse. Il n’est certes pas de la race des Sarafanov ou des Shklyarov, à la jeunesse bondissante et à la virtuosité presque irréelle, ni même des Kolb, merveilleux danseur et artiste accompli tout à la fois, mais son « être en scène », de même que son partenariat avec Lopatkina, construit patiemment au fil du temps, parvient véritablement à le rendre émouvant et mémorable. En marge, ou plutôt en travers, de cette paire, Ilya Kuznetsov s’impose avec une réelle grandeur dans le rôle du sorcier Rothbart, tant par son brio et sa puissance de saut que par sa noirceur soutenue et son sens dramatique prononcé, jamais grotesque ni caricatural.

Après le trio éprouvé de la première, la deuxième représentation, en matinée, apportait comme un vent d’air frais et d’inédit – d’excitation aussi – dans les distributions de ce Lac, avec le couple formé de Ekaterina Kondaurova et Igor Kolb (auquel se joignait une nouvelle fois Ilya Kuznetsov en Rothbart, en remplacement de l’excellentissime Konstantin Zverev, malheureusement blessé à la suite de la générale). On parle d’emblée de « couple », car si Kondaurova a vraiment tout de l’ « étoile » apte à faire rêver le public – et pas seulement ce « glamour » un peu superficiel dont d’autres se contentent – on ne peut pas dire qu’elle règne sur scène en héroïne solitaire à la manière impériale d’une Lopatkina. Le partenariat avec Kolb, très judicieux, contribue à cet égard à rééquilibrer les caractères, bien que Siegfried ne soit pas – et ne puisse pas être – un rôle au sens plein du terme (comme l’est notamment celui d’Albrecht) dans la version dansée au Mariinsky. Ekaterina Kondaurova et Igor Kolb possèdent en effet tous deux, au-delà d’une technique magistrale (à laquelle on ne prête d’ailleurs même plus attention, tellement elle est dominée et digérée sans heurts) et de la beauté des formes qu’ils créent, ce quelque chose de mystérieux et d’ambigu qui donne à leur duo une aura nouvelle et véritablement fascinante. Interprète depuis seulement quelques mois de l’héroïne du Lac des cygnes, Ekaterina Kondaurova parvient à imprimer sa marque au Cygne blanc en lui conférant une douceur et une fragilité insoupçonnées, elle qu’on attend davantage en Cygne noir, un rôle dans lequel sa sensualité naturelle, auréolée d’une chevelure éblouissante, et son tempérament de séductrice, modérées toutefois par une élégance très aristocratique, peuvent évidemment s’en donner à cœur joie. Odile à l’instinct venimeux et à la joie de vivre contagieuse, elle charme, au sens le plus fort, un Siegfried envoûté et séduit par l’autorité qu’elle déploie, mais au fond parfaitement consentant. Ce n’est plus un simple conte, à la trame binaire et au prince un brin naïf, mais bien une histoire d’adultes, presque charnelle, que nous jouent alors ces deux interprètes. Kolb apporte là son intelligence aiguë et sa subtilité d’interprète – difficile d’aller plus loin dans l’approfondissement d’un caractère à peine ébauché, sinon justifié, par l’intrigue… D’une civilité pleine de noblesse et de générosité aux côtés des courtisans dans le long tableau du premier acte, il se transforme ensuite en héros romantique amoureux d’une créature idéale, tour à tour mélancolique ou exalté, tout en demeurant le partenaire d’exception que l’on connaît. C’est lui, artiste magistral, qui « emporte » paradoxalement cette représentation (et cette tournée ?), là où Kondaurova, irréprochable interprète sans doute, dont chaque mouvement semble pensé et étudié avec goût, reste cette sublime image, d’où l’on peine à discerner le moindre défaut, inapte encore à briser la glace et à s’ouvrir à l’émotion, celle qui passe comme un souffle de la scène à la salle…

Et puis Tereshkina vint… et Tereshkina offrit tout ce qu’on peut rêver d’un Cygne venu du Mariinsky, celui que l’on aime d’amour et qui sait peut-être aussi nous décevoir à la hauteur de l’amour qu’on lui porte… Une technique d’une clarté et d’un brio inouïs qui peut sembler inhumaine à force d’être parfaite, un style raffiné, perceptible jusqu’à l’extrémité de son plus petit doigt (elle se permet même de nous livrer des développés seconde comme on n’en voit plus guère – d’un temps perdu d’avant Yulia Makhalina), mais aussi, et surtout, une sensibilité frémissante qui traduit par le mouvement la recherche constante de l’incarnation, que ce soit dans le rôle d’Odette ou dans celui d’Odile. Ce qui rend par-dessus tout sa prestation admirable, c’est qu’on sent constamment chez elle la volonté de transcender la technique – une technique dont on sait qu’elle ne doute pas un instant de l’accomplissement – pour parvenir à une vérité de l’interprétation et à l’expression de l’émotion. Son Cygne noir est une pure jouissance – jouissance de l’interprète, jouissance du spectateur -, l’exposition de la libido dominandi dans toute sa splendeur (comment le dire autrement ?), mais ne sacrifie pas pour autant à la seule virtuosité et aux seuls exploits gymniques ou athlétiques, répandus à peu près partout aujourd’hui dans le monde du ballet, et qui font le plus souvent office de travail artistique. Son Cygne blanc, vibrant, passionné, est à l’inverse proche de la brisure, d’un déséquilibre savamment contrôlé qui le rend tout à fait unique et personnel. Il parvient du reste à exister théâtralement et avec force jusqu’à l’ultime fin du ballet et ce n’est pas un mince exploit, à vrai dire, de rendre supportable le dernier acte, en blanc et noir, de ce Lac de Sergeev, qui reste toutefois une merveille de lisibilité et de cohérence esthétique.

On en oublie un peu le jeune Ivan Sitnikov qui faisait là des débuts prometteurs en Rothbart et Evgueny Ivanchenko, partenaire habituel de Viktoria Tereshkina dans ce même ballet. Celui-ci, avouons-le, n’est pas le plus exaltant des danseurs – son solo pâtit notamment d’une certaine lourdeur dans les réceptions -, mais sa noble réserve et un certain air de grandeur – à la Korsuntsev – le rendent toutefois juste et convaincant, à défaut d’être enthousiasmant, auprès d’une ballerine d’exception en route pour user d’ici quelques années tous les qualificatifs… Bien au-delà des sourires de convention, des lignes idéales et des poses photogéniques – quelle banalité ! – auxquelles on se limite bien souvent, faute d’autre nourriture, pour juger des prestations des unes ou des autres, Viktoria Tereshkina s’impose ici comme une grande, une vraie ballerine qui a su utiliser d’incroyables qualités naturelles non comme une fin en soi à exploiter sans limites, mais pour les dépasser et tenter de créer autre chose. Or, n’est-ce pas cela l’art ? Seule, elle a su briser la glace – celle qui ne fond qu’exceptionnellement – et rien que pour cela, on peut sabrer le champagne en son honneur…

En marge des trois rôles principaux, cette série de Lac des cygnes offrait dans les différents rôles de demi-solistes des distributions qui variaient peu d’une représentation à l’autre. Si la série des Belle au bois dormant a pu parfois laisser pour le moins perplexe sur ce plan – en voulant bien laisser de côté la fatigue évidente d’une fin de tournée délirante située en plein mois d’août – on ne saurait faire la fine bouche devant les distributions de ces Lac, prises dans le détail : chacun paraît ici parfaitement à sa place et dans son rôle et il n’y a simplement pas grand-chose à redire des différentes prestations individuelles ou collectives, qui respiraient toutes l’adéquation stylistique, ainsi que, en miniature, une véritable forme d’accomplissement artistique. Le Bouffon d’Andreï Ivanov, qui alternait avec Grigory Popov, est toujours vif, bondissant et des plus efficace dans ce petit rôle de bravoure et recueille sans peine les applaudissements et les rappels de l’auditoire. Le Pas de trois du premier acte était plus particulièrement digne d’éloges, réservant de merveilleux moments de danse, avec notamment Yana Selina, présente sur deux des trois représentations et évoquée pour sa danse incroyablement brillante et stylée (un saut délicat et une batterie de rêve comme on n’en voit plus guère !) jusque dans les colonnes des quotidiens généralistes anglais qui se limitent d’ordinaire à mentionner les premiers rôles. « Mr Fateyev, more power to Yana Selina, pleeeaaase !… » Les interprètes masculins, Maxim Zyuzin, Alexeï Timofeev ou Filipp Steppin selon les représentations, ont su également, chacun à leur manière, faire preuve d’une virtuosité non seulement remarquable, mais franchement enthousiasmante dans les variations de ce même Pas. L’impeccable quatuor des Petits Cygnes, formé d’Elena Chmil, Elisaveta Cheprasova, Valeria Martinyuk et Elena Yushkovskaya, était pour sa part d’une précision et d’une harmonie à couper le souffle lors de chaque spectacle, tandis que le divertissement du troisième tableau permettait d’admirer une série de danses de caractère pleines de vie et de flamme et dont au fond on ne parvient guère à se lasser : on aura là particulièrement goûté les prestations enthousiastes d’Islom Baimuradov et Alexandre Sergeev dans la Danse Espagnole, la Danse Hongroise, interprétée par Polina Rassadina et Karen Ioanissian, tous deux d’une folle élégance, comme venue d’un autre âge, ainsi que la Danse Napolitaine, menée par Anna Lavrinenko, en alternance avec Yana Selina, et surtout Alexei Nedviga, petit danseur à la mandoline d’une légèreté et d’une douceur admirables.

tereshkinaivanchenkoViktoria Tereshkina (Odette) et Evguéni Ivanchenko (Siegfried) © artifactsuite

Londres (Royal Opera House) – Tournée du Mariinsky – Roméo et Juliette

Roméo et Juliette
Ballet du Mariinsky
Londres, Royal Opera House
6 août 2009

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

C’est par le Roméo et Juliette de Leonid Lavrovsky, une œuvre créée en 1940 et intimement attachée à l’histoire du Kirov et à l’une de ses interprètes légendaires, Galina Ulanova, que le Ballet du Mariinsky avait choisi d’ouvrir ses deux tournées estivales à Amsterdam et Londres, avant de revenir à une programmation sinon attendue, du moins plus consensuelle pour le public local, avec notamment Le Lac des cygnes et La Belle au bois dormant, deux des ballets les plus emblématiques de son répertoire historique.

Pour des yeux contemporains, coutumiers de productions parfois grandioses et spectaculaires, le Roméo et Juliette de Lavrovsky pourra sembler à première vue une incongruité. Au mieux, il apparaîtra comme une intéressante pièce de musée, caractéristique d’un autre temps et d’une esthétique disparue, celle du dram-balet soviétique. A cet égard, la presse anglaise ne s’est pas privée, indépendamment de ses interprètes d’un soir, de critiquer avec vigueur, et plus ou moins finement, cette version chorégraphique « princeps » du drame shakespearien, pour laquelle Sergeï Prokofiev écrivit non seulement sa partition, mais aussi le livret, en collaboration avec Leonid Lavrovsky, Adrian Piotrovsky et Sergeï Radlov. Qu’elle témoigne en partie de l’ »esprit d’un autre temps », comme le titre de manière sans doute assez légitime l’article de Clement Crisp publié dans le Financial Times*, c’est un fait difficilement contestable (mais qui, en soi, ne devrait pas sous-tendre un jugement de valeur), mais qu’il faille la juger naïvement et exclusivement – comme d’autres le feraient ici avec l’icône Noureev – à l’aune de la version de Kenneth MacMillan, objectivement plus sophistiquée tant sur le plan visuel que sur celui de l’exploration psychologique des caractères, et devenue depuis sa création en 1965 une référence incontestable dans le monde entier, apparaît pour le coup bien discutable, pour ne pas dire empreint de vanité. Une œuvre de cette importance doit aussi pouvoir être vue pour elle-même et ses qualités intrinsèques, pour ce qu’en font ses interprètes du jour, et non pas seulement pour les développements ultérieurs – qualifiés très subjectivement d’ »améliorations » – auxquels elle a pu donner lieu. Pour remettre les choses à leur juste place, signalons que les filiations entre Lavrovsky et ses héritiers successifs, plus ou moins revendiquées, restent constamment palpables, dans l’exposition des scènes comme dans la chorégraphie prêtée aux deux héros, qui multiplie notamment les grands jetés, les tours et les poses en arabesque.

Si la version de Lavrovsky, composée de trois actes et de treize scènes, est à même de surprendre le spectateur d’aujourd’hui, tout au moins dans un premier temps, c’est en fait surtout par son caractère fragmentaire, voire discontinu, qui semble parfois mettre au second plan la montée en puissance du drame et l’expression des émotions au profit de la dialectique sociale (emblématisée par le combat des Capulet et des Montaigu) qui sous-tend l’intrigue. Elle semble au demeurant obéir moins à une logique strictement narrative qu’à une esthétique du tableau, destinée à frapper plutôt qu’à développer les caractères secondaires et à construire un récit cohérent et fluide à l’échelle de l’œuvre. Les tableaux, miniatures à l’intérieur du ballet, se succèdent ainsi sans lien narratif ténu, plus particulièrement dans le premier acte, marqué par l’importance accordée à la pantomime, où les scènes de foule, dansées ou mimées, alternent sans préparation avec les scènes « privées », le changement étant signalé par un simple tomber de rideau, presque frustrant. Les danses de caractère, quelque peu détachées de l’action principale, abondent du reste dans cet acte, toujours remarquablement interprétées par la troupe du Mariinsky. Elles répondent plus largement à l’esthétique pittoresque suggérée par la scénographie de Piotr Williams, dont la grandeur originelle semble toutefois étouffée par la scène relativement étroite de la Royal Opera House, peu propice à l’évasion. Toiles peintes et costumes colorés contribuent néanmoins à ancrer pleinement le ballet dans le cadre qui lui est propre, celui de la Renaissance italienne et d’une action située principalement à Vérone, puis à Mantoue, pour une partie du dernier acte.

A l’occasion de cette tournée londonienne, quatre distributions, inédites et/ou très contrastées, étaient offertes au public, la première ayant fait couler beaucoup d’encre dans la grande presse et les couloirs de Covent Garden… La dernière représentation de la série avait le mérite de présenter un couple harmonieux, particulièrement équilibré et associant deux individualités à la personnalité à la fois lyrique et affirmée : Irina Golub, non prévue initialement mais toutefois coutumière du rôle, interprétait ainsi Juliette aux côtés d’Igor Kolb, Roméo à l’expérience déjà largement éprouvée ces dernières années, en tant que partenaire notamment d’Evgenia Obraztsova.

Irina Golub possède d’évidence toutes les qualités naturelles pour incarner une Juliette convaincante : un charme naïf conjuguée à une beauté juvénile et sensuelle, une danse fluide et légère, un jeu d’actrice consommé qui lui permet de montrer l’évolution en même temps que les différentes facettes du personnage complexe qu’elle incarne. Dans le premier acte, on la découvre en train de jouer, et de se jouer, de sa Nourrice, interprétée par l’excellente Polina Rassadina, sous les traits non d’une créature naïve et gentillette, dans un style « poupée Barbie » empreinte de fausseté, mais plutôt d’une enfant gâtée et insouciante, dont le cabotinage autoritaire a bien quelque chose d’exaspérant. La métamorphose de Juliette en héroïne de la passion amoureuse est sensible dès la rencontre brutale avec Roméo lors du Bal chez les Capulet. Cette scène, nœud du drame, manque toutefois d’une certaine ampleur, les accents dramatiques portés tout à la fois par la musique et l’intrigue peinent à émerger avec force de la chorégraphie. Le fameux Pas de deux du Balcon (point de balcon ici, mais c’est somme toute secondaire) qui lui succède et conclut l’acte I est en revanche un moment d’exception, magnifiquement rendu par les interprètes, fougueux, pleins de flamme et d’abandon, tout à leur bonheur, un rien adolescent, jusque dans certaines petites maladresses qui émaillent le duo. Irina Golub se révèle particulièrement impressionnante dans l’acte III, où sa transformation est cette fois totale : plus aucune trace de l’enfant joyeuse qu’elle était au début, elle est à présent une femme en proie aux affres de la passion. La scène, remarquable d’intensité, où elle renonce en présence de ses parents à Paris, le fiancé promis, interprété de manière très juste par Sergeï Salikov, nous la montre face à son obsession amoureuse, à la fois dominée, souffrante et déterminée dans une rébellion qui la conduira inexorablement à la mort. Le personnage conserve sa part d’ambiguïté, il est un mélange de force et de faiblesse, de maturité et d’esprit rebelle adolescent, jamais il ne cède à ce sentimentalisme facile et ravi qui guette parfois. Igor Kolb se révèle quant à lui un Roméo absolument merveilleux, dès son apparition initiale, à l’aube, sur la place de Vérone, dans la posture du grand Mélancolique. Il se montre là au meilleur de sa forme, offrant, en plus de ses remarquables qualités de partenariat, une danse de rêve, à la fois ample, puissante et lyrique, et une présence saisissante. A l’enthousiasme juvénile du premier duo amoureux avec Juliette répond l’éloquence bouleversante du désespoir qu’il exprime lors de la scène du suicide, qui se tient ici dans un cimetière.

En marge de la peinture des deux héros, la chorégraphie de Lavrovsky ne permet pas toujours un véritable développement des caractères secondaires, du moins à première vue. L’esthétique du tableau qui préside à la construction du ballet semble ainsi les enserrer dans quelques scènes emblématiques, de manière peut-être un peu caricaturale, notamment pour ce qui est du frère de Juliette, Tybalt, interprété par Dmitri Pykhachev, qui se présente ici comme un personnage trivial, presque burlesque (du fait de son costume insolite ?), plutôt que noble et tragique. L’opposition avec Mercutio, qui trouve un interprète excellent en la personne d’Alexandre Sergeev, virtuose plein d’esprit et de verve aristocratique, apparaît de fait davantage sociale que psychologique. La longue scène de la double mort de Mercutio et de Tybalt, encadrée par des mouvements de foule habilement rythmés et chorégraphiés, se conclut ici non sur l’arrivée de Juliette, mais sur les lamentations de Lady Capulet, entourée de son clan, sur le corps du fils assassiné : un moment d’une intensité dramatique exceptionnelle, qui renoue le lien oublié entre le drame élisabéthain et la tragédie antique et dans lequel Elena Bazhenova, Lady Capulet de génie, se révèle en tous points admirable. On reconnaît d’évidence dans cette conclusion les procédés cathartiques dont s’inspirera bien plus tard Grigorovitch pour l’épilogue fameux de son Spartacus. Une scène implacable, proprement inoubliable, comme l’est, en écho et en contrepoint, le puissant dénouement offert par le ballet de Lavrovsky. Si le terrible appel à la vengeance, théâtralisé à l’extrême, auquel donne lieu la mort de Tybalt, a comme une résonance antique et païenne, la mort de Juliette et de Roméo ouvre à l’inverse sur un dénouement sinon chrétien, du moins christique et tenant presque de l’acte sacramentel : une lente procession ecclésiastique s’avance par degrés auprès de la tombe de Juliette, surélevée à la manière d’un autel où se pratiquerait quelque rituel sacrificiel, et ouvre sur le pardon final réunissant dans une même communion les Capulet et les Montaigu, enfin réconciliés autour des corps de leurs enfants sacrifiés.

* The Financial Times, « The Spirit of Another Era » (5 août 2009)

Irina Golub (Juliette) et Igor Kolb (Roméo) © artifactsuite

Saint-Pétersbourg (Théâtre Mariinsky) – Soirée Balanchine

Soirée Balanchine
Le Fils prodigue / Tchaïkovsky Pas de deux / Rubis (pas de deux) / Tarantella / Symphonie en ut
Saint-Pétersbourg, Théâtre Mariinsky
15 juin 2009

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

En prélude à une tournée londonienne dont le programme doit comporter un important hommage à Balanchine, le Théâtre Mariinsky met à l’affiche, à l’occasion du Festival des Nuits Blanches, une soirée entièrement dédiée au chorégraphe et composée d’oeuvres variées, deux jours après avoir offert au public l’intégralité de Joyaux. On connaît du reste l’attachement de la compagnie – et son talent à l’interpréter -, depuis plus d’une décennie, au répertoire de ce chorégraphe, certes associé à la danse américaine, mais né à Saint-Pétersbourg et formé à l’Ecole du Ballet Impérial. Le directeur actuel, Yuri Fateev, en est de surcroît l’un des répétiteurs privilégiés au sein de la troupe et a notamment permis, très récemment, le retour au répertoire du pas de deux de Tarantella et surtout de l’immense Thème et Variations, premier ballet de Balanchine remonté au Mariinsky, en 1989. Le répertoire balanchinien, introduit progressivement durant les années 90 et au début des années 2000, a contribué sans aucun doute, même s’il reste cantonné à quelques œuvres emblématiques, à transformer le style et l’image de la compagnie et à lui imprimer aujourd’hui une marque distinctive éloignée à bien des égards de celle du mythique Kirov.

Le riche programme à l’affiche de ce 15 juin comprend des chorégraphies appartenant à différentes périodes – en même temps qu’à différentes veines – de la création balanchinienne. Le ballet narratif, présent au travers du Fils prodigue (1929), y côtoie ainsi les pas de deux virtuoses les plus fameux – de l’inusable Tchaïkovsky Pas de deux (1960) à Tarantella (1964) en passant par le bouillant duo de Rubis (1967) -, sans oublier la pièce symphonique brillante pour solistes et grand ensemble, Symphonie en ut (1947), chargée de conclure naturellement la soirée en beauté.

Le Fils prodigue ouvre toutefois la soirée sans grande passion. Cette œuvre de jeunesse de Balanchine, encore associée à la période des Ballets russes et à laquelle collaborèrent notamment Boris Kochno en tant que librettiste et le peintre Georges Rouault pour l’élaboration des décors et des costumes, peine d’autant plus à retenir l’attention, a fortiori à séduire, que les danseurs semblent, de manière somme toute palpable, assez peu concernés par le ballet. Andreï Batalov, soliste rare, ancien lauréat de concours prestigieux durant les années 90 (il fut en particulier l’un des rares danseurs à être récompensé du Grand Prix au Concours de Moscou), incarne ici le rôle du Fils prodigue. Si sa danse possède toute la virtuosité et la puissance souhaitées, son jeu reste passablement monolithique et surtout dépourvu de la charge émotionnelle que porte le personnage du Fils, inspiré de la parabole évangélique. A ses côtés, Daria Pavlenko, danseuse que l’on qualifierait plutôt de romantique, mal distribuée depuis son retour sur scène en janvier dernier, le plus souvent cantonnée à des rôles incongrus pour son statut d’étoile (la Danseuse des rues dans Don Quichotte, ou encore quelque ballet de Forsythe auquel le public local reste dans l’ensemble indifférent), y campe le rôle de la Sirène, mais est loin de posséder l’érotisme glacial et souverain qui sied au rôle et rend l’interprétation de feu et de glace mêlés d’une Ekaterina Kondaurova – vue à Paris associée à l’excellent Mikhaïl Lobukhin – si saisissante, pour ne pas dire incontournable. Le corps de ballet, qui figure notamment les compagnons d’infortune du Fils, semble de son côté, à l’instar des solistes, assumer professionnellement la représentation, mais de manière lointaine et sans toujours se soucier de la coordination d’ensemble. Seul Vladimir Ponomarev, Père qu’on croirait tout droit sorti de quelque palimpseste biblique, parvient à impressionner par sa stature scénique, sa justesse de ton et son autorité dramatique. Dans la compagnie depuis 1964, Vladimir Ponomarev est un danseur de caractère au statut quasi-mythique, abonné en priorité aux grands rôles de pantomime qu’offrent les ballets de Petipa : Roi, Duc, Prince, Brahmane et autres Don Quichotte… Lorsque le rideau tombe, les artistes reçoivent de la part du public des applaudissements polis, quelques rappels de convention, mais l’enthousiasme attend toujours de pointer le bout de son nez….

Les choses sérieuses débutent après l’entracte avec une série de pas de deux virtuoses destinés à mettre en valeur les qualités des étoiles et des solistes en devenir de la compagnie. De manière significative, la loge réservée tacitement aux maîtres de ballet et aux danseurs se remplit soudainement, comme pour signifier que le spectacle est à présent digne d’un intérêt soutenu. Et quel spectacle en effet ! Viktoria Tereshkina et Leonid Sarafanov réveillent une assemblée en voie d’assoupissement par une prestation qu’on aimerait qualifier d’anthologie, si l’on ne craignait de sombrer dans le cliché. D’aussi loin qu’on s’en souvienne, on n’a jamais eu l’occasion de voir, ni de près ni de loin, un Tchaïkovsky Pas de deux – classique parmi les classiques de tous les galas – exécuté avec autant de virtuosité, de brio, de raffinement et d’esprit conjugués.

Viktoria Tereshkina est l’image même de la perfection technique mise au service du style, de l’élégance et de la séduction. Virtuosité des sauts, beauté des attitudes et des arabesques, moelleux des développés, perfection des équilibres, brio des pirouettes, précision et vélocité du travail de bas de jambe, élégance des ports de bras et des ports de tête, qui savent se faire séducteurs avec esprit, tout en elle respire l’intelligence de la danse, le contrôle absolu du mouvement, fondu dans une musicalité savante et une maîtrise de cet art des ralentis et des accélérés rendu si nécessaire dans ce pas. Rien ne souffre ici la moindre poussière, la moindre scorie. Chez elle, tout – à commencer par le visage, au regard exotique et à la chevelure de jais, et ce sourire indicible, épanoui, discret – brille de mille feux, sans qu’une faute de goût ou un quelconque effet clinquant ne vienne entacher le geste, le mouvement, la pose. Leonid Sarafanov, d’une virtuosité éblouissante, sait du reste tempérer ce goût du spectaculaire qui est comme sa marque de fabrique, pour mettre en valeur sa partenaire, ballerine au firmament des étoiles de la danse. La réaction d’un public exigeant, qui reste parfois sur la retenue mais acclame ici le couple avec enthousiasme, est à cet égard éloquente… On se dit alors que si Alina Somova – vue en d’autres lieux dans ce même pas de deux – est comme le joli brouillon, maladroit, superficiel et irritant, du Mariinsky des temps modernes, propre à satisfaire pleinement un public décivilisé, Viktoria Tereshkina en est pour sa part comme le chef d’oeuvre ultime et inimitable, celui qui vient malgré tout confirmer la gloire sans cesse renouvelée d’une compagnie légendaire.

Avec le pas de deux de Rubis, on redescend brutalement de quelques étages… Après une telle prestation, et quels que soient les mérites des danseurs, il paraît en effet difficile de s’imposer, de surcroît s’agissant, comme c’est le cas ici, d’un duo extrait d’un ballet fonctionnant d’ordinaire comme un tout. Irina Golub possède pourtant le glamour – en même temps que les lignes – qui se prête idéalement à ce morceau inspiré du style de Broadway et conçu comme un hommage à la danse américaine. Sa prestation, très technique, très concentrée, souffre pourtant d’un manque de fluidité qui finit par apparaître déplacé, sinon caricatural, en termes de style. Trop de sérieux ou trop d’agressivité, tout semble comme excessif dans cette exhibition virtuose : il manque ici le relâchement, la distance et l’humour dont savent faire preuve une Tereshkina ou une Vishneva dans la façon qu’elles ont d’appréhender Balanchine. Son partenaire, Alexandre Sergueïev, brillant danseur promis, semble-t-il, à un bel avenir, a quant à lui la séduction plus détendue et n’est pas loin de l’éclipser. L’échange ludique, teinté de libertinage, qui constitue le duo disparaît pour laisser place à un schéma plus traditionnel et ennuyeux où l’on tend à ne plus percevoir que le côté « chirurgical » de la chorégraphie.

Tarantella, pastiche, sinon parodie, du style bournonvillien, arrive ensuite avec sa chorégraphie impossible et son costume ridicule qui enlaidirait n’importe quelle beauté. Elisaveta Cheprasova en est une, mais n’a pas de ces complexes : elle joue le jeu avec aplomb et générosité, et un sens de l’humour qui ne gâte rien, bien accompagnée par Filipp Stepin, coryphée lui aussi, qui fait ses débuts dans ce morceau de bravoure. Le jeune homme est doué d’un beau ballon et d’un vrai brio, à la Ratmansky, la jeune fille possède une énergie et un dynamisme réjouissants, et si le pas de deux perd en précision et en propreté dans la coda, et notamment dans l’interminable série de pirouettes finales, on saluera néanmoins la réussite scénique réalisée par ces deux talents prometteurs, à qui il reste de mûrir et d’affiner une technique déjà très solide.

Symphonie en Ut, clou du spectacle, achève enfin la soirée comme une apothéose visuelle, musicale et plastique – il faut bien l’avouer – inoubliable, essentielle. Le ballet de Balanchine, inspiré du style impérial dans lequel le chorégraphe avait lui-même été formé, semble alors, par ses fascinants ensembles géométriques et ses volutes hypnotiques, avoir été écrit pour se déployer dans l’écrin majestueux du Théâtre Mariinsky, interprété par ce corps de ballet d’une beauté unique qui s’y révèle magistral. Il est par ailleurs sublimé par les tutus étincelants, conçus spécifiquement pour la troupe par Irina Press, lesquels rappellent, dans leur camaïeu de blanc, de beige, de vert et de bleu, les couleurs du théâtre. Dans le premier mouvement, Alina Somova forme néanmoins un couple insolite avec Denis Matvienko, qui a récemment rejoint le Mariinsky en qualité de danseur principal. Ce dernier est sans doute un merveilleux danseur dans un certain répertoire, mais, très crispé dans le haut du corps, il reste, malgré la virtuosité formelle de sa danse, comme étranger au style de ce morceau balanchinien qu’il aborde ici pour la première fois. Il est vrai qu’il aurait pu rêver d’une partenaire – sa propre femme Anastasia, par exemple, qui faisait ses débuts quelques jours auparavant dans ce premier mouvement aux côtés d’Alexandre Sergueïev – lui rendant la tâche plus aisée ! Indifférente à autre chose qu’elle-même, plus glamour que jamais, celle-ci nous assène son style clinquant habituel, malgré un louable effort – bref, hélas ! – de sobriété, auquel on pourrait éventuellement adhérer avec indulgence si elle faisait au moins montre d’une technique un peu plus contrôlée, ou un peu moins négligée – au profit du sourire – dans le travail du bas de jambe. Finalement, cette étrange paire, très sobrement applaudie, ne fait que mettre en valeur la belle harmonie et le raffinement délicat du corps de ballet, ainsi que des demi-solistes, Maria Shirinkina et Yana Selina, qui s’affirment à leurs côtés comme d’impeccables modèles de style et d’élégance.

L’adage, interprété par Uliana Lopatkina et Danila Korsuntsev, succède au mouvement allegro, et prend soudain des airs de « choc des cultures » – de choc visuel et spirituel tout simplement. Etait-on, il y a encore quelques minutes, dans le même théâtre ? Le corps de ballet se dissout pour l’œil à présent, ne laissant place qu’à Uliana, objet de tous les regards, écrivant dans l’espace ses arabesques – « sans rien en elle qui pèse ou qui pose » -, admirablement soutenue par Danila, le partenaire attentif d’une vie, dans cet adage où, à l’instar de celui de Diamants, s’expriment à merveille sa sensibilité artistique et musicale ainsi que son sens du legato unique. Que peut-on, somme toute, encore dire sur cette danseuse, faite de manière consubstantielle pour danser l’adage, qui semble user tous les qualificatifs, et dont la prestation est acclamée religieusement par un public sachant reconnaître en elle sa ballerine et sa reine, à l’autorité incontestée ? Le couple formé ensuite de Ekaterina Osmolkina et du bondissant Leonid Sarafanov ne paraît guère en phase musicalement, malgré les qualités individuelles de l’un et de l’autre, mais il semble a posteriori bien délicat de porter un jugement sur ce troisième mouvement au cours duquel la danseuse, au sourire soudain figé, s’est probablement blessée, comme en témoigne son absence, ainsi que celle de son partenaire, aux saluts. C’est à Nadezhda Gonchar et Kirill Safin qu’est dévolu l’ultime mouvement, solidement et impeccablement dansé par un couple à l’unisson, qui a de surcroît le mérite de nous ramener, après quelques incongruités, à une certaine humanité de la danse. Plus qu’une célébration des seules solistes, la coda finale de Symphonie en Ut est une ode adressée au corps de ballet, à un corps de ballet qui, à ce moment précis, sait encore se montrer étourdissant.

tereshkinaViktoria Tereshkina (Tchaïkovsky Pas de deux) © artifactsuite