Paris (Palais des Congrès) – Gala « Les Etoiles pour le Japon »

Gala « Les Etoiles pour le Japon »
Paris, Palais des Congrès
31 mai 2011

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Il y a quelques jours, Le Figaro, toujours subtil dans l’usage de l’hyperbole, nous annonçait un gala relevant – rien que ça – « du jamais-vu ». En-dehors des circonstances exceptionnelles qui l’ont motivé – le tsunami au Japon – et de la rapidité avec laquelle il s’est apparemment mis en place, c’était sans doute y aller un peu fort dans le « teasing » – pas des plus efficace au demeurant vu le remplissage mesuré de la salle. Il est vrai cependant que Paris ne propose que très rarement des spectacles de ce type (Paris est « artiste », n’est-ce pas? Il ne se compromet donc pas dans le « cirque »), a fortiori réunissant un aussi grand nombre d’interprètes de renom et/ou de qualité, issus des meilleures compagnies de ballet. Difficile donc pour les balletomanes purs et durs, et de toutes obédiences, de résister à une telle affiche, même si, en soi, le Palais des Congrès est loin d’être un lieu de rêve pour la danse et pour le spectacle tout court – plutôt du genre sans âme et sans chaleur à vrai dire.

Un gros retard au démarrage, une ambiance style salle d’attente d’aéroport – et sans les sièges – avant ouverture des portes, des éclairages qui virent à la catastrophe, un piano rouillé, des types en régie qui commentent à voix haute, ça commençait mal, c’est peu de le dire, pour le gala des étoiles… Ne parlons pas de la fin, qui n’en finissait plus, et des départs anticipés de spectateurs pour cause de train à attraper… Globalement, la première partie, surtout illuminée par la présence, belle et inspirée, des danseurs du Ballet de Vienne et du BBL, ne m’a pas paru excessivement emballante, pour dire le moins, tandis que la deuxième, beaucoup plus intéressante sur le plan des interprètes, pâtissait de sa longueur excessive et de l’abus en série des pas de deux néo-classiques, jouant tous sur les mêmes effets plastiques et répétant à l’envi les mêmes figures. Comme on l’avait souligné à l’occasion du dernier gala des étoiles du TCE (pas du même niveau certes), il est fort à craindre que ce style ne s’impose désormais comme le nouveau conformisme dans les programmations, autant, sinon plus redoutable que celui, virtuoso-soviético-cubano-bravouresque, prisé habituellement dans ce genre d’occasions. Après avoir subi une cascade de développés et d’arabesques identiques sur pointes d’acier, Neumeier avec sa Dame n’a certes pas de mal à apparaître comme génie absolu de la chorégraphie et du drame dansé.

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Une première partie en demi-teinte donc, où il aura quand même fallu attendre le surgissement sur scène d’Olga Esina, sublime apparition venue de Vienne, pour se dire que le spectacle valait vraiment le déplacement.

L’ambiance romantique de Suite de Danses, défendue par six élèves de l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris assez tendus (on peut comprendre), se prête d’emblée très mal à cette salle moderne, de même que le pas de deux de La Belle au bois dormant, que l’on aurait pourtant tellement aimé aimer. Polunin est souverain dans tous les sens du terme, un vrai prince, à la présence dévorante, du panache à revendre dans les sauts, et des tours en l’air aux réceptions d’une perfection sidérante ; Maria Kochetkova, si petite auprès de lui, a quant à elle des épaulements gracieux et délicats et des levers de jambe comme on n’en fait plus, mais la noblesse et la grandeur du pas de deux, placé en ouverture de surcroît, se dissolvent complètement dans le dénuement un brin aseptisé du Palais des Congrès.

Si Friedemann Vogel a l’air de croire pleinement à ce qu’il fait, on est en revanche beaucoup moins convaincue par ce Mopey, la pièce de Marco Goecke qu’il interprète et qui mérite vraiment la palme de l’insignifiance de cette soirée. Dommage que les Allemands aient de si bons danseurs dans leurs troupes pour les nourrir ensuite de cette pauvreté abyssale, au support musical décoratif et interchangeable (du Bach ici, mais pourquoi?). Même pas drôle avec ça.

Au rayon des déceptions encore, le pas de deux du Cygne noir, qui est, disons-le, le petit hic technique du spectacle, le seul en fait, indépendamment des pièces choisies, plus ou moins pertinentes dans le contexte. Dmitri Gruzdyev a encore, malgré l’effort physique sensible, de la puissance et une belle école en lui, mais sa partenaire, Fernanda Oliveira, se révèle bien défaillante du point de vue du style, tout en force et en trivialité, alors même que sa technique est assez inégale dans les variations, avec notamment une série de fouettés abrégée.

Avec La Chauve-souris de Roland Petit et les danseurs du Ballet de l’Opéra de Vienne, on passe heureusement à du plus consistant. Bien que sorti de son contexte dramatique, l’adage, dont ne devinerait pas qu’il est signé du Johann Strauss des célébrissimes valses viennoises, n’a même pas l’air idiot, en dépit des craintes qu’on aurait pu avoir. Il vaut à vrai dire surtout pour Olga Esina, dont la présence lumineuse éclipse un peu celle de son excellent partenaire, Roman Lazik. Une silhouette exceptionnelle, sculpturale et féminine, que met en valeur un académique clair (redoutable à porter), une sensualité et un lyrisme qui se prêtent à merveille au style de Roland Petit…, bref, même si elle n’est pas une véritable découverte (elle était soliste au Mariinsky avant d’être étoile à Vienne), elle est peut-être la révélation féminine de cette soirée, plutôt dominée par les garçons. On retrouve la même aura solaire chez les danseurs du Béjart Ballet, Katerina Shalkyna et Julien Favreau, un couple poétique et fusionnel, dans la grande tradition des interprètes de Béjart, qui porte à sa perfection le pas de deux, justement intitulé Light.

Ni complètement enthousiasmants ni vraiment décevants, les extraits de Sinatra Suite et le pas de deux du Corsaire. Point commun : montrer deux merveilleux danseurs, deux icônes de la danse d’hier et d’aujourd’hui, Igor Zelensky et Ashley Bouder, aux prises avec l’inattendu, autrement dit avec des chorégraphies pour lesquelles ils sont comme en léger décalage stylistique. Sinatra Suite a beau avoir été créé par Twyla Tharp pour un autre Russe, et de la même école, il y a une forme de crève-coeur à voir Zelensky, à la présence toujours magique, aussi guindé – dépourvu de ce détachement américain que savait jouer Micha -, dans son approche du music-hall. Bien sûr, ça se détend au fur et à mesure des chansons, l’humour – à la sibérienne? – finit par affleurer – et la classe des danseurs par l’emporter. Ashley Bouder inversement, avec son physique compact et véloce, nous oblige – et c’est heureux – à relativiser notre vision de ce pas de deux plus que rebattu, naturellement forgée par les Russes, qu’elle enlève brillamment, tout en lui donnant une coloration terre-à-terre, musicalement plus piquante que d’ordinaire. Du coup, c’est elle qui s’impose face à Jason Reilly, à la danse sans peur et sans reproche, mais conventionnelle.

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Dans la deuxième partie, même si les pièces choisies n’étaient pas forcément toujours du plus haut intérêt, l’ensemble est apparu plus homogène. Puisqu’il faut un palmarès – intérêt chorégraphique et qualité de l’interprétation additionnés -, on distinguera peut-être là, dans deux styles complètement différents, le dernier pas de deux de La Dame aux camélias, magistralement interprété par les danseurs de Stuttgart, dont on perçoit au passage la familiarité avec la chorégraphie de Neumeier, et la pièce de Russell Maliphant, Two, reprise par Carlos Acosta. Du pas de deux de Neumeier, Sue Jin Kang et Marijn Rademaker donnent une interprétation dramatisée et heurtée, très peu lisse malgré leurs physiques magnifiques à tous les deux, assez différente en tout cas de ce qu’on en voit à Paris. Avec Two, Acosta tourne délibérément le dos au style de virtuosité qui a fait son succès et sur lequel on l’attend naturellement davantage. La mise en scène rappelle évidement un autre solo de Maliphant, AfterLight, avec ses jeux de lumière circulaires « chorégraphiés » autour d’un danseur-roi, mais là où AfterLight se présentait comme une étude chorégraphique sur le tournoiement et la spirale, Two serait plutôt un essai sur la force et l’énergie dans la danse, présents jusque dans l’immobilité. Rien ici ne paraît vain ou simplement décoratif, tout prend un sens dans l’ensemble que forme le solo en forme de crescendo, de la musique électronique, saisissante de bout en bout, jusqu’à l’écriture chorégraphique, habitée par son interprète, réfléchissant et détournant tout à la fois son statut de danseur héroïque.

Les hommes sont encore à l’honneur avec Igor Kolb, dans le Spectre de la rose, qu’il sublime par une puissance physique associée à de merveilleux ports de bras – toute l’ambivalence du Spectre est là, confrontée à la jeune fille qui s’éveille au désir, bien campée par Elena Kuzmina. On pouvait craindre l’inadéquation de la pièce dans le contexte, mais c’était toutefois faire fi du génie interprétatif de Kolb qui, s’il ne possède pas le ballon aérien d’Herman Cornejo ou d’Emmanuel Thibault, creuse avec le temps son incarnation de cette créature d’un autre monde, ni vraiment homme ni vraiment femme, mélange de grâce et de force sauvage, sans jamais sombrer dans le narcissisme ou un efféminement inapproprié. L’Adagio d’Alexeï Miroshnichenko, interprété par Andreï Merkuriev, laisse, malgré sa totale banalité chorégraphique, cette même impression d’un artiste inspiré et sensible qui domine parfaitement son sujet par-delà une perfection plastique qui pourrait en marquer rapidement les limites. Dans la succession de pièces néo-classiques que nous impose le gala, Canon, chorégraphié par Jiri Bubenicek, associé ici à son frère Otto et à Jon Vallejo, reste sans doute comme la plus intéressante réussite, même si, là encore, le talent et la présence charismatique des trois interprètes, en totale osmose, y sont pour beaucoup.

Petit coup de chapeau aux danseurs du Ballet de Berlin, qui ont démontré là leur excellence, trop méconnue en France, en-dehors de la star internationale et sur-médiatisée Polina Semionova. Le Grand Pas de deux de Christian Spuck, pastiche de pas de deux classique chorégraphié sur l’ouverture de la Pie voleuse de Rossini, a certes connu des interprètes plus drôles et plus naturels qu’Elisa Carillo Cabrera et Mikhaïl Kaniskin – à commencer par Ouliana Lopatkina et… Igor Kolb -, mais leur danse n’en est pas moins un régal – et c’est la moindre des choses ici. Si le pas de deux de Caravaggio de Mauro Bigonzetti est d’une mièvrerie absolue (et amorce le grand mouvement de lassitude qui m’étreint durant cette interminable deuxième partie), ses interprètes, Shoko Nakamura et Michael Banzhaf, ont eux aussi de quoi séduire – même si la fascination s’en tient surtout ici à leurs qualités plastiques.

Bien sûr, Lucia Lacarra, lumineuse, habite sans doute la méditation de Thaïs comme personne, mais arrivé en bout de course, ce pas de deux, archi-rebattu et… bien vide, disons-le, peine franchement à maintenir l’intérêt. Avec le duo des Enfants du paradis, le même constat s’impose, malgré la présence de ses deux magnifiques interprètes, Mathieu Ganio et Isabelle Ciaravola, pleinement investis, individuellement comme en couple. L’extrait, sorti de son contexte dramatique (et pour ma part totalement oublié), dépourvu de début et de fin véritable sur le plan musical, ne parvient en effet guère à se faire ainsi comprendre du tout-venant. S’il s’agissait d’un « teaser » pour le ballet prochainement à l’affiche de l’Opéra, on reste tout de même un peu sceptique sur la nécessité absolue de le revoir (des réminiscences du dernier Ratmansky, Illusions perdues, venant soudainement se superposer au ballet de Martinez – tous ces ballets jolis et élégants se ressemblent à un point… dramatique).

Du coup, avec tous ces retards, le pas de deux de Don Quichotte, conçu pour être l’apothéose du gala, au lieu de se laisser pleinement savourer, a paru quelque peu expédié – une petite frustration d’enfant gâté devant tant de cadeaux accumulés. Le retour à la fougue des Russes, presque aveuglante après tant de clair-obscur, et au pur spectacle de virtuosité, est franchement brutal, mais difficile toutefois de résister à Evguénia Obraztsova, toujours rayonnante, et à un bis impromptu d’Andreï Merkuriev (remplaçant de Dmitri Gudanov), malgré la fatigue perceptible, notamment dans le manège de la coda. Le partenariat de dernière minute est excellent, la performance enlevée et efficace, mais sans aucun doute ces deux-là valent bien autre chose qu’un numéro de gala de fin de soirée.


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Images de mai : Quoi de neuf? Le Bolchoï…

Maria Alexandrova (Kitri), Don Quichotte © artifactsuite

Anna Leonova (Danseuse des rues), Don Quichotte © artifactsuite

Andreï Merkuriev (Espada), Don Quichotte © artifactsuite

Kristina Karaseva (Mercedes), Don Quichotte © artifactsuite

Anna Tikhomirova (première variation du Grand pas), Don Quichotte © artifactsuite

Paris, Opéra Garnier, Ballet du Théâtre Bolchoï, mai 2011.

« Figurez-vous des frétillements de hanches, des cambrures de reins, des bras et des jambes jetés en l’air, des mouvements de la plus provocante volupté, une ardeur enragée, un entrain diabolique, une danse à réveiller les morts. » (Th. Gautier, 1837)


Paris (TCE) – Gala d’hommage à Maïa Plissetskaïa

Ave Maïa
Gala d’hommage à Maïa Plissetskaïa
Paris, Théâtre des Champs-Elysées
6 décembre 2010

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Le 20 novembre, c’était l’anniversaire de la grande Maïa – 85 ans et toujours aussi vivante. Un prétexte idéal pour convier le petit peuple balletomane de la capitale à un gala en habits de fête, dans la lignée de ceux organisés il y a cinq ans déjà, à Moscou ou à Paris. A l’initiative d’Andris Liepa et des Amis des Saisons russes du XXIème siècle, le Théâtre des Champs-Elysées rend donc hommage, en cette fin d’année franco-russe, à Maïa Plissetskaïa, dans un spectacle religieusement intitulé Ave Maïa, en référence à un ballet de Béjart jadis créé pour elle. Point d’innovation à attendre du côté de la programmation : un film en forme de brève rétrospective d’une carrière étincelante, un échantillon d’étoiles de la danse – russe principalement -, quelques morceaux choisis du répertoire classique, sans oublier la présence de la reine en majesté, suffisent largement à assurer le succès du spectacle. Ambiance très « russe de Paris », un côté à la fois informel, familier, et un brin compassé, c’est le jeu du gala – et de l’hommage mêlés…

En fait d’étoiles, ce gala nous aura un peu frustrés de celles attendues sur scène – Evguénia Obraztsova, Vladimir Shklyarov, le couple Matvienko – remplacés par des danseurs souvent excellents, mais au brio plus modeste et issus de théâtres un tantinet moins prestigieux que le Mariinsky ou le Bolchoï. Pour autant, l’affiche, même composée en partie de remplaçants de dernière minute, parvient à assurer un bon niveau d’ensemble, que l’on ne retrouve pas toujours au même degré à l’occasion du traditionnel gala des étoiles annuel, sis en ce même lieu. Le spectacle, du reste, c’est ici – d’abord peut-être? – Maïa elle-même, installée au centre de la corbeille, entre son mari, Rodion Chédrine, et ses amis de longue date, Pierre Cardin ou Pierre Lacotte. Retour en images sur quelques grands moments de sa carrière et longue ovation du public, debout, qu’elle salue en retour de ses longs bras de cygne, à la séduction demeurée intacte. Pour le final sur la scène, au milieu des danseurs, ils mimeront à nouveau, aux accords de la musique de Ravel, le Boléro de Béjart, comme dans un rituel liturgique à l’efficacité perpétuellement renouvelée.

En contrepoint de cet inévitable moment de religiosité collective, place au spectacle et à la traditionnelle série de pas de deux, émaillée de quelques solis, qui fait l’ordinaire de tout gala. Le premier couple, formé d’Andreï Batalov, seul rescapé du Mariinsky en cette soirée, et d’Alexandra Timofeeva, venue du Ballet du Kremlin, offre une étrange association de physiques dissemblables, sinon de styles : elle, longue et mince, lui, petit et trapu. Pas de deux pyrotechniques et archi-rebattus pour eux, avec un Corsaire bien enlevé et un Don Quichotte plus décevant, qui laissent encore voir avec éclat les restes de virtuosité de Batalov, ancien lauréat de concours internationaux, face à une partenaire plus jeune, mais à la danse bien conventionnelle. Ludmila Konovaleva, passée du Ballet de Berlin à celui de Vienne, est en revanche une belle découverte, aux côtés de Semion Chudin, jeune soliste prometteur du Stanislavsky. Si Chudin se montre un peu trop timide dans son approche de la scène, malgré des sauts et des cabrioles magnifiques, Konovaleva affirme, de son côté, un style extrêmement raffiné et délicat dans la dentelle ornementale de La Belle au bois dormant. Elle séduit plus encore par son brio et son autorité dans le pas de deux du Cygne noir, particulièrement électrique et envoûtant. A déconseiller toutefois aux allergiques à un certain style russe international prisé dans les galas – poses flashy, sourire éblouissant et danse arrogante aux extensions infinies… Dans le genre, c’est tout de même assez réussi. Choc des cultures qui passe étrangement bien, le couple de dernière minute de l’Opéra de Paris – ni très star ni très glamour -, formé de Ludmila Pagliero et de Christophe Duquenne, parvient à imposer sa marque, plus froide et introvertie, dans un pas de deux du Cygne blanc quelque peu ambitieux sur le papier et dans le contexte, mais très délicatement ciselé et laissant passer de surcroît une belle sensibilité.

Seuls Ilze Liepa et Andreï Merkuriev, tous deux solistes au Bolchoï, ont su s’aventurer ici dans un registre plus contemporain – ou disons, moins convenu. Merkuriev offre un solo plein de lyrisme, signé du jeune chorégraphe Alexeï Miroshnishenko, qui, s’il ne brille pas par une originalité de langage particulière, laisse voir toutes les qualités d’expressivité – au fond plus néo-classiques que classiques – de cet interprète, qui peine parfois à trouver sa place aux côtés des étoiles tonitruantes du Bolchoï. Ilze Liepa, danseuse de caractère et artiste résolument à part dans le petit monde de la danse classique, se démarque elle aussi délibérément du répertoire imposé des galas. Ses deux solis, chorégraphiés par Jurijus Smoriginas, n’ont toutefois pas d’autre intérêt que de manifester ses qualités plastiques et théâtrales, et notamment ses talents de transformiste, véritablement fascinants dans The Meeting, sur la musique de Michel Legrand. Dans la première partie, elle campe aussi la Zobéide de Nikolaï Tsiskaridze dans le duo de Shéhérazade, où elle remplace – très avantageusement, il faut bien le dire – Agnès Letestu, peu à l’aise dans ce rôle (où on avait pu la voir à l’occasion du gala de l’hiver dernier réunissant le Bolchoï et l’Opéra de Paris sur la scène du Palais Garnier), a fortiori aux côtés d’une personnalité aussi flamboyante et extravertie que Tsiskaridze.

D’une reine à l’autre, de Maïa à Macha, la soirée signe toutefois, sur la scène, le triomphe absolu de « la » Maria – Alexandrova -, en grande étoile du Bolchoï, en grande étoile de la danse tout court. Ses deux duos, particulièrement bien choisis, sont en soi une démonstration de style et de classe, plus encore que de brio, et permettent au passage de lire deux facettes complètement opposées de sa personnalité de danseuse et d’interprète. Dans Carmen-Suite, face à l’inattendu Don José d’Andreï Merkuriev, tout de fragilité et de faiblesse, elle s’impose sans peine en séductrice hautaine, déployant une danse précise et aiguisée, qui sied particulièrement bien à la chorégraphie anguleuse et géométrique d’Alonso. Un grand et digne hommage rendu à la créatrice du rôle. Mais c’est sans doute dans le délicieux pas de deux du Talisman, conclusion de la première partie, que le miracle Alexandrova s’exprime au mieux, en accord avec les prouesses aériennes d’un Lobukhin survitaminé, excellent compagnon de la belle. Tout ici, de sa danse, fine et légère, au surprenant costume de sylphide, et jusqu’à la sophistication de détails de la coiffure, respire l’élégance et plus encore la beauté, conjuguées à un je-ne-sais-quoi de spirituel et d’enlevé, qui rend chacune de ses prestations résolument unique. Dans un monde de la danse souvent si triste, Maria Alexandrova est, à rebours, une certaine idée du bonheur.

Paris (TCE) – Gala des étoiles du XXIème siècle

Gala des étoiles du XXIème siècle
Paris, Théâtre des Champs-Elysées
19 septembre 2010

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Chaque année, à la veille de l’automne, le gala des étoiles du XXIème siècle revient invariablement s’installer au TCE, trois jours durant. Un rendez-vous faisant figure de rituel, marquant symboliquement le début de la saison chorégraphique parisienne. Pour le reste, les éditions se suivent – treize ans déjà! -… et tendent à se ressembler : une affiche résolument immuable, une organisation calibrée, et au final, un spectacle de pur divertissement qui s’assume comme tel. L’on s’y rend, sans arrière-pensées, pour se rassasier d’exploits techniques et de virtuosité acrobatique, ou encore pour découvrir avec curiosité les espoirs, confirmés ou en devenir, de la danse mondiale.

Petite surprise, le programme de la présente édition laisse deviner une volonté de renouveler la formule traditionnelle du gala, gagnée naturellement par une certaine usure après plusieurs années. Lucia Lacarra et Daniil Simkin, devenus l’un et l’autre les icônes du public du TCE, sont certes de retour pour assurer le succès du spectacle, mais en 2010, les morceaux de bravoure du répertoire classique – Corsaire et autres Don Quichotte – ont quasiment disparu de l’affiche, remplacés très massivement par des pièces peu connues, contemporaines ou néo-classiques.

Si l’on pouvait se réjouir de cette pointe d’inédit, appréciable au sein d’une affiche qui n’est pas réputée briller d’ordinaire pour son caractère innovant, la réalité du programme de cette année incite à nettement plus de circonspection. Plus, on craint fort que ce renouvellement relatif, sur un mode plus « néo » que « classique », ne se transforme avec le temps en une autre sorte de conformisme, autant, sinon plus redoutable que celui attaché aux « scies » traditionnelles qui font l’ordinaire des galas de danse classique et permettent au moins d’appréhender un tant soit peu objectivement les qualités véritables de danseurs en devenir. Du coup, on a moins envie de mettre directement en cause les artistes composant l’affiche de cette année – il est vrai pas forcément des plus flamboyante (surtout si on la compare à celle qui va se produire à Moscou le 26 septembre!) – que la médiocrité générale des pièces qu’ils nous ont trop souvent présenté : en gros, un concentré de « eurodance » dans l’air du temps, d’inspiration néo-forsytho-kylianienne, baigné dans ce clair-obscur devenu le lieu commun inévitable des scénographies d’aujourd’hui, et où la virtuosité, avant tout physique et gymnique, semble reposer uniquement sur la flexibilité extrême des danseurs. Des chorégraphies aux effets trop semblables, et dont les choix musicaux, flirtant souvent avec le poncif joliment décoratif, ne semblent pas non plus toujours bien motivés, sinon par leur dimension immédiatement émotionnelle.

Trois couples ont paru illustrer sans nuances cette direction au travers de leurs choix chorégraphiques, à commencer par Ilja Louwen et Leo Mujic, déjà invités du gala des étoiles l’an dernier. Très habiles dans le style athlétique qu’ils développent, les deux danseurs se situent dans une recherche de physicalité ultime, déclinant tous les lieux communs forsythiens – de l’hyper-extension au décentrement -, mais qui semblent se rejouer quasiment à l’identique dans les deux pièces proposées, signées de Leo Mujic. On se lasse vite, à vrai dire, de ces évolutions un brin épileptiques, désincarnées à force de sacraliser un corps extrême. Dans un registre plus néo-classique, les danseurs du Ballet national de Pologne, Alexandra Liaszenko et Egor Menshikov, offrent une prestation attachante, dotée d’un souffle humain bienvenu, mais là encore, les deux chorégraphies de Krzsysztof Pastor ne brillent guère par leur originalité ou par leur caractère mémorable – au-delà même des costumes, particulièrement peu seyants, dont ils sont affublés dans le pas de deux de Tristan. On regrette enfin que le talent de Lucia Lacarra, accompagnée par un Cyril Pierre absolument transparent, ait été exploité cette année de manière aussi monolithique. La chorégraphie de Terence Kohler, sur l’adagio de Barber, tout comme celle de Gérard Bohbot, sur une petite musique d’Arvo Pärt, déjà mille fois entendue, donnent en effet l’impression de ne chercher qu’à mettre en valeur les formidables possibilités physiques de la danseuse, sans jamais aller au-delà de la démonstration gymnique, aussi spectaculaire soit-elle. Nul doute qu’on aurait apprécié là un choix de pas de deux plus contrasté et surtout moins stéréotypé.

Face à cet ensemble de prestations bien monocorde, les danseurs du Ballet national de Chine, Zhang Jian et Hao Bin, ont le mérite de proposer deux morceaux situés franchement aux antipodes l’un de l’autre, que ce soit dans le style ou dans l’atmosphère. Ils se montrent irréprochables dans le premier pas de deux, celui de La Belle au bois dormant, si terriblement soigné même, qu’il en perd un peu de vie. Reconnaissons tout de même la part de défi qu’il y a à ouvrir un gala avec un tel duo, délicat à « jouer » déconnecté de son contexte, sous des néons bleutés passablement incongrus, et accompagné de surcroît par une bande enregistrée ayant apparemment bien souffert… Leur pas de deux « contemporain » est, malgré la grâce lumineuse qui émane de Zhang Jian, aussi vite oublié que la chanson de Linda Lemay qui lui sert de prétexte et d’illustration musicale.

En contrepoint de la tonalité générale imprimée au gala, les deux solistes du Bolchoï, Ekaterina Krysanova et Andreï Merkuriev ont opté clairement, en résistants ultimes, pour la grande tradition classique, avec le morceau très virtuose d’Esmeralda et le pas de deux héroïque d’Assaf Messerer, Spring Waters. Etrange sensation – proche du malaise – que de voir leurs évolutions empreintes d’autorité et de classicisme, et pour le coup très « gala », apparaître aussi décalées dans le contexte ambiant, comme si elles appartenaient à un autre temps, sinon à d’autre moeurs. Esmeralda permet notamment d’apprécier le brio technique et le style très élégant et soigné de Krysanova – même modérément investie en cette occasion -, aux côtés d’un Merkuriev pour le coup étonnamment approximatif dans les réceptions de ses tours en l’air. Peut-être en raison de sa brièveté, le spectaculaire et intense Spring Waters passe malheureusement un peu à côté de son effet – extra-ordinaire -, malgré l’énergie grandiose déployée par les danseurs et la perfection des sauts et des portés réalisés, particulièrement périlleux et athlétiques.

Vedette incontestée depuis quelques saisons du gala des étoiles, Daniil Simkin n’aura pas déçu ses fans, venus sans surprise l’applaudir une fois de plus en nombre. Au programme de cette édition, une chorégraphie de son père, Fallen Angel, qui, à vrai dire, n’a d’autre intérêt que de faire briller, sans pause aucune, les qualités acrobatiques du fils, et le Tchaïkovsky Pas de deux, une démonstration de brio plus traditionnelle choisie comme conclusion logique au spectacle. Nul doute, du côté de chez Daniil, ça saute et ça tourne toujours merveilleusement, même s’il faut bien le reconnaître aussi, ça manque un peu de puissance et de contrôle dans le haut du corps et les épaulements, pas toujours très soignés, et de solidité dans le partenariat. Sa partenaire, Yana Salenko, venue du Ballet de Berlin, on a bien envie d’en parler également, car loin d’être une danseuse-prétexte, sollicitée pour le seul pas de deux final, elle s’affirme comme une personnalité lumineuse, pleine de charme et de style, dont on aurait vraiment apprécié de voir exposées davantage les excellentes qualités au cours du spectacle. Ne faisons pas la fine bouche toutefois à propos de notre héros du jour : au milieu du chaos ambiant, ce sont bien ses prestations – les siennes et celles des danseurs du Bolchoï -, que l’on s’est surpris à attendre avec le plus d’impatience et à goûter avec le plus de joie. Pour autant, il ne serait pas souhaitable qu’il devienne dans les prochaines années la seule raison d’être de ce gala parisien, qui a su régulièrement apporter par le passé son lot de belles révélations.

Yana Salenko, Tchaïkovsky Pas de deux © Enrico Nawrath

Bonus vidéo :
Esmeralda, Pas de deux (I) – Ekaterina Krysanova et Dmitri Gudanov
Esmeralda, Pas de deux (II) – Ekaterina Krysanova et Dmitri Gudanov
Spring Waters – Maria Bylova et Léonid Nikonov


Petite revue des spectacles à venir

La nouvelle saison commence pour moi le 19 septembre avec les flonflons du traditionnel Gala des Etoiles du XXIème siècle au TCE, auquel j’ai fait quelques infidélités ces dernières années.  Un « retour aux sources » donc… et sans doute un peu de nostalgie personnelle pour tout ce qui fait le charme pittoresque de ce spectacle, certes des plus « plan-plan » culturellement parlant, mais permettant de faire aussi parfois de belles découvertes. Récapitulons : une organisation absolument immuable – chacun des couples invités  a droit à deux pas de deux, qu’il s’efforce de choisir « contrastés », (ici, il n’y a que Desmond Richardson, voire Daniil Simkin, qui danse tout seul) -, les bande-sons (parfois) crapoteuses qui servent d’accompagnement musical aux danseurs, les acrobaties de l’incontournable Daniil rythmées par les hourrahs d’un public qui ne vient parfois que pour lui, et l’indispensable défilé final réglé par Nadia Veselova-Tencer… Voilà pour le folklore du spectacle… Le lieu est aussi une affaire en soi et pour ma part, j’adore ce théâtre en style Art Déco et son confort bourgeois d’avant le bling-bling. L’affiche de cette année n’est pas (a priori)  unanimement flamboyante (comme d’hab?), mais elle est compensée par un programme un peu plus original que d’ordinaire et par la présence, notamment, de Ekaterina Krysanova et Andreï Merkuriev, un couple du Bolchoï, pas récent-récent mais néanmoins enthousiasmant, qui vaut bien plus qu’un simple détour par le pont de l’Alma et le quartier des Champs-Elysées.

Ça se poursuit avec le spectacle Roland Petit à l’Opéra de Paris. Un programme qui se présente comme des plus intéressant, le plus beau de la saison peut-être avec ces trois merveilleux ballets d’antan qui  en  composent l’affiche. Pour moi, s’il n’y en avait qu’un cette année à l’Opéra, ce serait sans aucun doute celui-là (avec le Roméo et Juliette de printemps quand même). Le Rendez-vous, Le Jeune Homme et la Mort, et surtout Le Loup, donc du Roland Petit d’avant les abyssaux errements proustiens (et combien d’autres?…). A voir à l’usage, mais petit carton jaune quand même pour des distributions qui, dans l’ensemble et sauf exception (on surveillera notamment Le Riche/Ciaravola sur Le Rendez-vous et Pujol/Pech sur Le Loup), apparaissent particulièrement ternes – inutile de faire un dessin de la situation (eh oui, quand on a connu ce qu’on a connu, ma bonne dame!)… Bref, il faudra bien viser pour la/les date(s). Ah oui, j’oubliais, boycott obligatoire de la soirée surtaxée du 22, le Gala AROP qui ouvre désormais en grande pompe la saison de ballet, ça en dit long sur la politique artistique de l’Opéra et son évolution depuis l’époque du Dr Véron. Bienvenue au XIXème siècle!

Au même moment, je suis bien tentée d’aller voir la création de Hofesh Shechter, Political Mother, au Théâtre de la Ville. Je ne connais pas, donc je ne dis rien, mais a priori ce n’est pas pour me déplaire. En parlant du Théâtre de la Ville, je le signale par avance,  le grand Israel Galván s’y produira de nouveau en janvier prochain, dans La Edad de Oro. Rendez-vous est pris.

Début octobre, la création de Preljocaj, Suivront mille ans de calme, réunissant danseurs du Ballet Preljocaj et danseurs du Bolchoï, débarque à Chaillot. Echauffée par Blanche-Neige et plus encore par Siddharta, j’avoue que c’est surtout la curiosité qui m’y conduira, plus qu’une passion débordante pour celui qui est un peu devenu au fil du temps « notre » chorégraphe officiel de la nation (le Pascal Dusapin du ballet?), aussi habile et efficace qu’inodore et inoffensif. On passera sur l’enrobage mystico-théologique en bois massif et « le parcours réflexif autour des grands textes fondateurs entamé depuis plusieurs années » par le chorégraphe, au moins, ce nouveau ballet est-il réglé pour un (relativement) petit ensemble (20 danseurs), ce qui serait plutôt pour rassurer – la musique de Laurent Garnier en revanche un peu moins…

Suivront mille ans de calme (chor. A. Preljocaj) © Damir Yusupov / Théâtre Bolchoï

Retour au classique fin octobre avec deux reconstructions comme on les aime, même si ce ne sont pas là des chefs d’oeuvre : Paquita à l’Opéra de Paris (avec notamment Myriam Ould-Braham prévue dans le rôle-titre, croisons les doigts pour qu’elle soit là!) et La Péri au Staatsballett Berlin (avec Polina Semionova et Beatrice Knop). Là, ça devient presque mission impossible – mais qui sait? -, je rêverais de trouver le temps pour aller voir Onéguine à Londres, à Covent Garden (avec une distribution Cojocaru/Kobborg très tentante, Akane Takada est également distribuée en Olga sur l’une ou l’autre date). Au pire, il y aura sans doute bien d’autres occasions de s’y rendre encore cette année, avec de beaux programmes en perspective.

Cette petite revue automnale se clôt provisoirement sur la date du 1er novembre qui marquera le retour – enfin! – du Mariinsky à Paris pour une date et une seule dans Le Petit Cheval Bossu, et ce sera à nouveau au Théâtre du Châtelet. Etrange tournée qui n’en est pas une, étrange choix de programmation, uniquement motivé par l’engouement actuel de Gergiev pour Chédrine – les deux sont apparemment à tu et à toi. A part ça, le ballet de Ratmansky, vu à Saint-Pétersbourg en 2009, est convenablement réussi, aussi sympathique qu’amusant, et fait, une fois de plus, honneur à son créateur. Mais, inspiré qu’il est d’un conte russe traditionnel globalement ignoré du public occidental (et le ballet n’est pas si évident que ça à suivre si l’on ne connaît pas sa source) et multipliant les références chorégraphiques en forme de clins d’oeil savants, il risque de dérouter dans sa forme, aussi bien les afficionados du Mariinsky que les tenants d’une modernité plus rutilante et existentielle.  Les toiles pittoresques ou néo-gothiques ont disparu, le constructivisme des soviets, revisité  par l’ironie habituelle du chorégraphe, a pris le pouvoir sur scène, et côté ambiance générale, on est loin des langueurs  impériales… A (re)voir donc, sans oeillères et peut-être avec quelques lectures préliminaires.

Viktoria Tereshkina et Mikhaïl Lobukhin, Le Petit Cheval Bossu (chor. A. Ratmansky) © Natasha Razina / Théâtre Mariinsky

 

Londres (Royal Opera House) – Tournée du Bolchoï – Don Quichotte

Don Quichotte
Ballet du Bolchoï
Londres, Royal Opera House
6, 7 août 2010

Don Quichotte a tout d’un emblème pour le Bolchoï. Sans doute était-il donc judicieux pour la compagnie moscovite de revenir une fois de plus à cette source – en forme de triomphe assuré d’avance -, à l’issue d’une tournée-marathon à la programmation enthousiasmante, ayant su mêler avec subtilité l’ancien et le nouveau, le bon vieux répertoire couleur sépia des soviets et les nombreux efforts récents de rénovation.

Emblème de la compagnie, de son style généreux, extraverti, autant que spectaculaire, ce Don Quichotte l’est incontestablement, tant il ne ressemble à aucun autre. Nul ballet du répertoire classique, élaboré par Petipa, revu par Gorsky, ou quelques-uns de leurs épigones, ne révèle peut-être autant ce qui distingue fondamentalement – existentiellement? – le Bolchoï du Mariinsky, et bien au-delà, le Bolchoï du reste du monde. Visuellement, la production, rénovée par Alexeï Fadeechev en 1999, ne fait certainement pas pitié – on est au Bolchoï, quoi! -, mais pour autant, elle n’a rien de flamboyant ni d’épique dans sa mise en scène matérielle, bien éloignée de l’élégance simple et noble de la version du Mariinsky, avec son merveilleux et impérial acte des Dryades aux couleurs de l’automne, tout comme de la luxuriance baroque de la version Noureev. La scénographie dans son ensemble, exclusivement symbolique, ne cherche pas à dépasser les stéréotypes de l’espagnolade de théâtre, elle les expose même – et non sans humour d’ailleurs -, comme pour mieux mettre en avant le caractère foncièrement fantaisiste, voire burlesque, de l’ouvrage. Nul risque autrement dit que l’oeil, charmé, s’abîme, rêveur, au risque de se perdre, dans la beauté pittoresque de toiles peintes et de costumes raffinés, comme dans les récents Corsaire et Coppélia, véritables chefs d’oeuvre visuels d’esthétique romantique restaurée. C’est la danse seule, spectaculaire, virtuose, déployée à un rythme trépidant et à une échelle plus grande que la vie (Ossipova/Vassiliev or not), qui est au fond mise à l’honneur ici – et tout le reste est littérature…

Sur le plan chorégraphique, le ballet se révèle là encore très différent de la version dansée au Mariinsky, et par conséquent aussi de celle de Noureev que nous connaissons à Paris, qui s’inspire massivement de cette dernière, notamment pour le découpage de l’action. Il laisse ainsi une place notable aux danses de caractère, dont l’importance rejaillit sur le style et l’atmosphère générale du ballet, avec en particulier l’ajout d’une Danse espagnole et d’une Danse gitane au second acte, et d’un Boléro au troisième, qui paraissent conçus comme de véritables morceaux de bravoure individuels, au même titre que les variations et autres pas classiques traditionnels. Quant à la chorégraphie de l’acte des Dryades, les ensembles y sont réglés de manière moins strictement académique que dans la version du Mariinsky, présentant davantage de dissymétries dans la géographie scénique, plus de sauts dans les évolutions du corps de ballet, et, au centre, une étonnante variation pour la Reine des Dryades, tout en poses et en équilibres, à vrai dire quelque peu décevante sur le plan chorégraphique et musical. Pour le reste, le ballet est mené tambour battant, comme en nul autre endroit au monde, dans un déploiement d’énergie vitale et un déchainement de gaîté poussés à leur paroxysme et conjugués à un sentiment de liberté presque électrique, qui laissent à penser qu’il n’y a sans doute que les danseurs – véritablement épiques – du Bolchoï pour s’y abandonner et y résister. Sans vouloir désespérer quiconque, si l’on n’y adhère pas d’emblée et résolument, il semble bien que l’on soit perdu pour la cause…

Comme on pouvait s’y attendre, Natalia Ossipova et Ivan Vassiliev se prêtent au jeu de ce Don Quichotte avec toute la voracité et la générosité gargantuesques qui les caractérisent – et dans le cas présent, peut-être même au-delà de ce que l’imagination est a priori apte à concevoir. Mais si l’on peut comprendre – et même trouver authentiquement émouvant – l’enthousiasme, si rare, suscité par ce couple auprès d’un public londonien déchaîné comme jamais et qui se lève comme un seul homme avant d’envahir Floral Street pour acclamer ces nouvelles idoles, on reste franchement perplexe (et il me semble difficile de ne pas en dire un mot ici…) devant l’absence totale de mesure et de distance critique adoptée par une presse anglaise au comportement proprement balleto-maniaque pour tout ce qui touche à nos deux héros de la saison. Pourtant pas née de la dernière pluie en matière de ballet, elle frôle dans sa quasi-totalité la rupture d’anévrisme à force d’user et d’abuser les concernant des hyperboles et des superlatifs, entonnés en choeur à la manière d’une litanie des saints. Au spectacle, certes flamboyant, offert par Natacha et Vania, se superpose, indissociable et un brin navrant, celui d’une presse, d’une impressionnante graphomanie à l’occasion de cette tournée du Bolchoï, mais qui, littéralement « à bout de souffle » depuis trois semaines à regarder le Bolchoï et surtout son couple-star, en perd toute crédibilité à se croire obligée de convoquer les fantômes d’Oulanova, Plissetskaïa ou Maximova pour évoquer le « miracle » Ossipova, devenue soudain sous la plume d’une critique – tenez-vous bien! – rien moins que « l’image de la perfection classique » – on tremble décidément pour l’avenir de cet art! Restons réaliste, Ossipova et Vassiliev, c’est d’abord un vrai jack-pot pour le Bolchoï (à tous les coups, on gagne – et jusqu’à la dernière place aveugle!…), et c’est aussi et surtout, me semble-t-il, un curieux mélange, décomplexé et détonnant, de culture savante – de cette tradition, aisément reconnaissable à travers eux, qui valorise la bravoure et une forme de danse héroïque au risque même de heurter l’académisme -, et de culture populaire, en rupture de ban avec l’imagerie distante et corsetée attachée à une certaine tradition classique. Ah! la démarche savamment étudiée d’Ivan le terrible en rock-star du ballet, les pirouettes en l’air qui n’ont de nom dans aucune langue, le cabotinage permanent et parfaitement assumé de monsieur et madame, les bisous dans le cou et les coucous irrésistibles adressés à la foule… Il n’y a rien à faire ni rien à dire de plus – et pas de quoi du reste s’en offusquer plus que de raison -, c’est aussi ça des stars, cette somme de petites choses à même d’irriter les puristes de toutes obédiences, tout en créant le buzz

Aussi électrisante et réjouissante puisse donc être pour le public la prestation conjointe d’Ossipova et Vassiliev, avouons que celle-ci a quand même objectivement plus à voir avec une performance de superstars de la danse, pourvus de dons exceptionnels et en perpétuelle représentation d’eux-mêmes, qu’avec l’art du ballet classique proprement dit – qui est peut-être d’abord celui d’une certaine distance. On le sait bien, le « cirque » est et a toujours été un horizon inévitable et sans doute nécessaire de la danse académique, à accepter parfois comme tel (et le Don Quichotte en a raisonnablement besoin sous peine de sombrer dans le pensum empesé et ridicule), on le sait aussi, le mauvais goût est un concept esthétique bien relatif et sans réelle valeur universelle (Noureev ou Plissetskaïa étaient-il de bon goût, peut-être, pour leur temps? La liste d’hérésiarques serait longue alors à établir…), il n’empêche, le show donné à l’occasion de cette tournée ne ressemble à vrai dire à rien d’autre qu’à une impressionnante démonstration de force athlétique et d’énergie bondissante offerte en continu et poussée jusqu’à l’exaspération (y compris la mienne), sans pause ni nuance d’aucune sorte – physique, technique ou dramatique. A cela, je ne sais pas grand chose d’autre à ajouter. J’ai vu Natalia Ossipova en 2006 danser Kitri à 20 ans à peine, à l’époque aux côtés de Denis Matvienko, c’était pour moi (pardon pour le cliché) quelque chose comme du jamais vu (mais est-ce là la seule question que pose le ballet?), une fontaine de jouvence que les mots peinent sans doute à faire revivre, mais il me semble que ce qu’elle a encore gagné aujourd’hui en spectaculaire, en énergie et en virtuosité aux côtés d’Ivan « la fusée » Vassiliev, elle l’a peut-être aussi un peu perdu en fraîcheur, en naturel ingénu et en inventivité piquante, des qualités transformées ici en effets faussement spontanés ou en stéréotypes de jeu immédiatement efficaces.

Après le volcan Ossipova/Vassiliev, Krysanova/Merkuriev en matinée, c’est une tout autre affaire. En termes de fougue et d’empathie, le couple n’a pourtant rien à envier aux deux stars de la veille, même si les moyens, en termes strictement acrobatiques et pyrotechniques, sont évidemment différents. Le couple qu’ils forment révèle lui aussi une complicité parfaite dans les duos et la pantomime. Il dégage un charme délicat, plutôt qu’impertinent, en même temps qu’un air de sympathie aimable, qui se prêtent idéalement au registre léger et terre à terre du ballet, transformé à certains égards en un espèce de combat de rue par Ossipova et Vassiliev. Ekaterina Krysanova, en particulier, est une merveilleuse ballerine, aux très belles lignes classiques, qui parvient à conjuguer la virtuosité technique et un superbe travail stylistique avec le côté spectaculaire propre à la version grand magic circus du Bolchoï, dans laquelle sont mis à l’honneur la vitesse, les sauts et les pirouettes multiples. Elle se montre une interprète du rôle de Kitri d’une énergie irrésistible, mais aussi parfaitement contrôlée et pleine d’un charme subtilement féminin. La variation de Dulcinée, exceptionnelle sur le seul plan technique, est avec elle comme un rêve arrêté, un chef d’oeuvre de lyrisme et de musicalité, une vision « autre » et véritablement féerique, sans le déploiement de force hors de propos d’Ossipova, sauvée néanmoins par la beauté irréelle de sa diagonale de grands jetés. Andreï Merkuriev de son côté est parfois un peu approximatif dans certaines réceptions, moins solide sans doute aussi qu’Ivan Vassiliev dans les portés, mais ces petites imperfections techniques sont largement compensées par sa présence élégante et stylée, ainsi que par l’élan, la légèreté et le charme joyeux qui se dégagent de sa danse, tout à fait dans l’esprit du personnage de demi-caractère qu’est Basilio.

Le « star-system » déployé, pour le meilleur et pour le pire, à l’occasion des tournées londoniennes annuelles des compagnies russes, largement soutenu et encouragé par une presse locale fébrile et surexcitée, qui semble y trouver soudain comme une nouvelle raison d’exister, laisse malheureusement à chaque fois un peu de côté les seconds rôles convoqués pour l’occasion. Autant alors en parler ici, ils valent parfois bien des premiers… En marge des deux rôles principaux, Anna Nikulina, notamment, se montre exemplaire en Reine des Dryades, sans ses maniérismes un peu pénibles qu’on l’a vu adopter ailleurs. Comme transfigurée, elle possède ici la grandeur, le lyrisme et la musicalité qui s’associent idéalement avec le style noble et la personnalité délicate de Krysanova, et faisaient pour le coup un peu défaut à Maria Allash, bien trop militaire dans sa danse lors de la première. Nina Kaptsova est de son côté l’incontournable Cupidon de longue date du Bolchoï, alliant charme piquant et précision musicale, inutile de dire que l’excellente Anastasia Stashkevitch a encore quelques progrès à faire pour la concurrencer sur ce terrain… Dans les variations du Grand pas, on retrouve encore des solistes de très haut niveau (dont certaines ne sont d’ailleurs que corps de ballet dans la hiérarchie de la troupe) comme Anna Tikhomirova (également Piccilia, l’une des Amies de Kitri, sur la représentation où elle n’est pas soliste du Grand pas… Pas de trêve pour cette catégorie intermédiaire de danseuses, en piste tous les soirs…) et Maria Vinogradova en alternance sur la Première Variation, quasiment exclusivement faite de sauts, ou Victoria Ossipova sur la Seconde, à la technique plus retorse. Du côté des rôles de caractère, c’est toujours un bonheur intense de voir s’y déployer le style ample et généreux des danseurs du Bolchoï, qui respirent et savent faire vivre ces danses avec une aisance et un naturel remarquables. Yulianna Malkhasyants, spécialiste des danses de caractère, peine un peu, il est vrai, à être remplacée dans la Danse gitane, qu’elle parvenait jadis à conduire jusqu’à la transe. Anna Antropova, assez convaincante toutefois, se révèle sans doute plus à l’aise dans le style élégant et académique attaché au Boléro, tandis qu’Anastasia Meskova, à la gestuelle tout en force, y montre trop peu de nuances émotionnelles. Pour le reste, Anastasia Yatsenko, toujours piquante et séduisante, et Anna Leonova, bondissante et d’une précision au scalpel, se montrent aussi affutées l’une que l’autre dans le rôle aux frontières de la comédie burlesque – tant il est imprégné de clichés d’opérette – de la Danseuse des Rues, qu’elles interprètent chacune aux côtés de l’excellent Vitaly Biktimirov, Espada aussi fougueux que flamboyant.

Que dire enfin du corps de ballet – tant mieux pour lui et tant pis pour nous – sinon qu’il ne peut que condamner le commentateur, y compris le plus exigeant, à la répétition, à la redondance, voire au radotage : au bout de trois semaines de représentations enchaînées presque sans pause, quand bien même on se mettrait à chercher la petite bête dans le noyau, ce sont, encore et toujours, des ensembles impeccables, stylés, vivants et enjoués qu’il continue à offrir au public, et ce, de la dernière ligne du carré, de celle qui se fond dans les décors, jusqu’au rang privilégié des belles coryphées. Un corps de ballet qui nous semble d’ici, sinon indestructible, du moins dans un état de forme et d’appétit exemplaire : aucun doute, tout autant que par ses étoiles, c’est bien par lui que le Bolchoï est grand!

Natalia Ossipova (Kitri) et Ivan Vassiliev (Basilio), Don Quichotte © artifactsuite

Londres (Royal Opera House) – Tournée du Bolchoï – Le Corsaire

Le Corsaire
Ballet du Bolchoï
Londres, Royal Opera House
4, 5 août 2010

La reconstruction – de préférence impériale – aura sans conteste été à l’honneur de la dernière tournée du Bolchoï à Londres. A la suite de trois ballets inédits (Coppélia et Petrouchka, remontés par Serguéï Vikharev dans leur version « d’origine », ainsi que le Grand pas de Paquita, dans une nouvelle production et une chorégraphie enrichie signée Yuri Burlaka), la reprise attendue du Corsaire d’Alexeï Ratmansky, trois ans après sa première venue londonienne au Coliseum, vient ainsi, à sa manière, souligner l’attachement de ce symbole du ballet russe qu’est le Bolchoï à son passé chorégraphique, en même temps que sa volonté de le rénover – de le « dépoussiérer » comme on aime à dire d’un air savant à Paris – pour l’oeil, l’esprit… et le temps présent.

Le Corsaire du tandem Ratmansky-Burlaka se veut l’image, pleine, authentique et nécessairement subjective, d’un possible chorégraphique arrêté à la toute fin du XIXème siècle. La résurrection, non exempte de quelques menus ajouts et arrangements chorégraphiques, est envisagée ici comme le moyen – sans doute paradoxal – de redonner une fraîcheur nouvelle à un ballet dont on a largement usé et abusé durant des décennies, et de renouveler ainsi le regard que le spectateur d’aujourd’hui peut porter dessus, sachant que depuis Petipa, celui-ci en a vu bien d’autres. Il ne s’agit pas là d’une reconstitution, au sens strict du terme, conçue dans l’esprit des productions archéologiques de Vikharev, mais plutôt d’une vision synthétique, dans la lettre comme dans l’esprit, de ce que pouvait être visuellement et chorégraphiquement, aux environs de 1899, le ballet de Petipa, un ballet-pantomime « en mouvement », palimpseste riche de ses strates successives, mais débarrassé ici des couches de peinture, plus ou moins heureuses, accumulées au cours du XXème siècle. La version dansée actuellement et depuis nombre d’années par le Kirov, qui a elle aussi ses charmes, donne a contrario une idée de ce que la dramaturgie soviétique avait pu faire subir au ballet, éliminant toute la pantomime au profit d’une démonstration de virtuosité brillante, plantée dans des décors pittoresques, mais essentiellement symboliques. Bien sûr, on pourra toujours regretter ici l’absence de l’Esclave Ali, la réduction du pas de trois à un pas de deux somme toute bien conventionnel, mais ce que le ballet perd dans un tableau en exotisme échevelé, il le gagne à l’échelle de l’ouvrage en cohérence narrative, grâce notamment à la réorganisation des épisodes chorégraphiques et musicaux et à la réintroduction conjointe – et massive – de la pantomime, drôle, vivante,  lisible, et non simple collection de gestes perdus à la signification oubliée.

Il ne faudrait pas omettre de souligner par ailleurs que la réussite de cette production tient aussi à sa scénographie luxuriante, inspirée en partie des dessins d’Evguény Ponomarev conservés à la Bibliothèque Théâtrale de Saint-Pétersbourg, et destinée à rendre au ballet sa dimension essentielle de « grand spectacle », de full-length ballet – au sens littéral du terme – de 3h30, pour un public d’un autre temps et d’un autre monde, vivant dans un éternel hiver, étranger, autant qu’on puisse l’être, de l’objet nommé « télécommande ». Pourquoi du reste chercher dans ce divertissement sophistiqué, étouffant et nécessairement interminable, une psychologie des profondeurs, voire une catharsis, qui n’en est à aucun moment le propos? Ce ballet n’est rien d’autre qu’un morceau choisi de « théâtre oculaire », animé par la musique et par la danse, une collection mouvante de merveilleuses toiles peintes, de style orientaliste, conçues dans l’esprit propre au ballet romantique, et associées à des costumes fantasmatiques, aussi raffinés qu’hétéroclites. Tenues fantaisistes d’inspiration gréco-macédonienne, soieries délicates aux couleurs vives, voiles orientaux, tiares et tutus de ballet blanc, se succèdent ainsi, dans une mosaïque de couleurs que retient en écho le pittoresque solaire d’un port méditerranéen ou d’une antique grotte de pirates, découvrant soudain les colonnades d’un palais de style mauresque, les parterres de fleurs d’un jardin-labyrinthe à la française, ou révélant, à la manière d’une apothéose spectaculaire, un incroyable bateau faisant naufrage en pleine mer (un chef d’oeuvre de mise en scène, semble-t-il légèrement revue, pour le meilleur)… Au bonheur des dames, au plaisir des yeux, ou au palais des gourmets, Le Corsaire a l’air d’un fabuleux plateau de pâtisseries orientales – la métaphore culinaire lui va tellement bien! – autour desquelles l’oeil, sollicité de toutes parts, s’abandonne, hésite et se perd avec délice – jusqu’au risque de l’écoeurement…

Côté distributions, le Bolchoï mêle l’ancien et le neuf à l’occasion de cette reprise de tournée, marquée par l’absence de Svetlana Zakharova et Ekaterina Shipulina, prévues à l’origine sur le rôle de Medora. Après une première assurée par la paire Alexandrova/Tsiskaridze (l’une des distributions de la création), et une deuxième par le couple Ossipova/Vassiliev, désormais incontournable ici-bas, c’est Ruslan Skvortsov et Alexandre Volchkov qui alternent sur le rôle de Conrad aux côtés respectivement de Ekaterina Krysanova, initialement distribuée sur le rôle « secondaire » de Gulnare, et de Maria Alexandrova, malheureusement trop peu vue durant cette saison londonienne. A vrai dire, la différence d’expérience et de maturité scénique entre Ekaterina Krysanova et Maria Alexandrova se révèle, au moins à l’épreuve de ce Corsaire, un peu délicate pour la plus jeune des deux danseuses. On ne peut certes pas reprocher grand-chose à Melle Krysanova sur le plan de la danse – elle possède notamment une technique exceptionnelle dans les tours et les fouettés qui émaillent la très difficile chorégraphie de Petipa/Ratmansky, ainsi qu’un lyrisme apte à séduire dans la scène du Jardin animé –, mais elle a en revanche plus de peine à se fondre pleinement dans un rôle d’où l’humour et le second degré ne sont pas absents et dans lequel la pantomime alterne et se mêle constamment à la virtuosité. Du coup, dans cette distribution, c’est Conrad, interprété par Ruslan Skvortsov, qui, par sa fougue très convaincante, semble mener la danse, même si par ailleurs il n’est pas le danseur de bravoure rêvé pour un tel rôle. Celui-ci est d’ailleurs considérablement réduit sur le plan chorégraphique dans cette version, presque éclipsé par le rôle du traître Birbanto, campé de manière aussi intéressante et vigoureuse par Vitaly Biktimirov que par Andreï Merkuriev. Marianna Ryzhkina se montre de son côté excellente en Gulnare, dans une tonalité plus légère et primesautière que proprement coquette et séductrice ; néanmoins, son autorité scénique, indéniable, ne s’accommode pas au mieux, là encore, avec la douceur et la jeunesse de Ekaterina Kysanova.

Quels que soient les mérites de cette dernière, c’est à une tout autre histoire et à un tout autre ballet que nous assistons avec Maria Alexandrova. Sur cette Medora-là, digne des éloges adressés ailleurs – et comme une litanie qui tournerait en rond – au « miracle » Ossipova, il n’y a à vrai dire nulle réserve à émettre, elle domine son sujet de bout en bout, sans aucun temps mort ni la moindre petite baisse de régime, avec une générosité inentamée et ce sens de la « bienséance » dramatique que les différentes scènes exigent. Il y a surtout chez elle une théâtralité de tous les instants, un sens du moindre détail scénique, ainsi qu’une verve comique, qui, conjuguées à son élégance et à son autorité habituelles, lui permettent de sublimer toute cette accumulation épuisante de moments de pure virtuosité que compte le ballet. Elle est la démonstration en acte de la technique qui se moque de la technique, de l’art comme artisanat raisonné du geste, sans effets ni maniérismes aucun, et transcendé par une personnalité vibrante, généreuse et souveraine, dont la scène est le terrain de jeu naturel. Parlez-nous demain d’autorité et de présence, si les mots gardent encore un sens, toutes les excellentes danseuses en chef que comptent les compagnies de ballet apparaîtront définitivement bien ternes – et si gauches! – en comparaison de la reine Maria!… Un peu dur sans doute pour Alexandre Volchkov d’exister pleinement à ses côtés, malgré sa danse ample et puissante, la flamboyance et l’insolence orientale d’un Nikolaï Tsiskaridze s’équilibrent sans doute beaucoup mieux avec le tempérament dramatique d’une Alexandrova. En revanche, Anastasia Yatsenko, au meilleur de sa forme en Gulnare, campe une compagne de jeu parfaite, idéale, aussi vive que piquante, pour la Medora de Maria Alexandrova. On en oublierait presque Ekaterina Shipulina, extraordinaire par le passé dans le rôle… Un vrai festival donc que leur duo de choc et de charme, sous les yeux éberlués d’un Pacha (Alexeï Loparevitch) qui n’en peut mais!…

Dans l’ombre de ces héros, qui dévorent le ballet de leur présence, le Pas des esclaves, orchestré par ce merveilleux acteur qu’est Gennadi Yanin, toujours excellent en Isaac Lankedem, est un moment permettant d’admirer d’autres talents de la compagnie, confirmés ou en train d’éclore. Qui a oublié Ivan Vassiliev, pas encore transformé en rock-star internationale du ballet, véritable révélation lors de la dernière tournée du Bolchoï à Paris dans ce long et périlleux morceau de bravoure?… Nina Kaptsova, de son côté, y brille toujours par son classicisme et sa musicalité aux côtés de Denis Medvedev, mais c’est cependant l’autre distribution, formée d’Anastasia Stashkevitch et Viacheslav Lopatin, qui, sans doute, retient cette fois davantage l’attention… En haut de l’affiche dans la Coppélia de Vikharev, ils sont ici une sorte d’antidote idéal à la paire explosive Ossipova/Vassiliev, une contrepartie non moins accomplie à leur ardeur électrique, dans un registre nettement plus élégant et stylé. Dans les Odalisques, plus d’Ossipova aux doubles sauts de basque irréels, mais un trio désormais plus homogène… dans lequel brillent notamment Anna Leonova, toujours remarquable de musicalité et d’attaque dans la deuxième variation, et plus encore, Anna Tikhomirova – un nom à retenir – aussi vive que précise dans la fameuse troisième variation jadis marquée du sceau d’Ossipova. Un charme et un talent qui ne s’inventent pas, signes tangibles d’une grande compagnie, dans laquelle les danseurs, judicieusement distribués (et – faut-il le dire? – comme en nul autre endroit connu…), sont aptes à briller chacun à leur niveau et dans le registre qui leur est propre. Aux qualités individuelles des danseurs se superposent celles, collectives, d’un corps de ballet qui, s’il péchait par quelques approximations au moment de la création en 2007, se montre ici irréprochable, tant dans les danses de caractère du premier acte que dans les scènes académiques du Jardin animé et du Grand pas des Eventails. Par-delà l’épreuve médiatique, mais pas toujours convaincante, de la reconstruction du patrimoine chorégraphique du passé, le Corsaire, habilement construit, réarrangé et mis en scène par Ratmansky, digéré et dynamisé par une troupe dont la vitalité séduit toujours autant, semble bien en passe – c’est en tout cas à souhaiter… – de s’imposer comme un nouveau classique, à voir et à revoir, du répertoire du Bolchoï.

Maria Alexandrova (Medora), Le Corsaire © artifactsuite