Moscou (Théâtre Stanislavsky) – Le Lac des cygnes

Le Lac des cygnes
Ballet du Théâtre Stanislavsky (+ Evguénia Obraztsova)
Moscou, Théâtre Stanislavsky et Nemirovitch-Danchenko
23 avril 2011

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Beaucoup moins célèbre en Occident que son glorieux voisin, le Théâtre musical Stanislavsky s’élève à Moscou à quelques encablures du Théâtre Bolchoï, dans la grande rue Dimitrovka. Sa dénomination exacte rappelle en fait ses deux fondateurs, Konstantin Stanislavsky et Vladimir Nemirovitch-Danchenko, réformateurs du théâtre russe et de l’interprétation dramatique à la toute fin du XIXème siècle, avec le fameux Théâtre d’Art de Moscou.

Fondé en 1941, le Stanislavsky – théâtre musical et non dramatique – possède actuellement une troupe d’opéra et une troupe de ballet, laquelle était dirigée il y a encore quelques mois par Serguéï Filin, avant que celui-ci ne reprenne, quasiment du jour au lendemain, la direction artistique du Bolchoï, évidemment plus prestigieux. Durant ses quelques années à la tête de la compagnie, Serguéï Filin a sans aucun doute contribué à élever le niveau général du corps de ballet et, par sa notoriété personnelle de danseur étoile, à redorer son blason international. Il a par ailleurs enrichi considérablement le répertoire de la troupe, avec des reconstructions de ballets plus ou moins oubliés comme La Esmeralda ou La Fleur de Pierre de Grigorovitch, et l’introduction d’oeuvres notables et aussi diverses que le Napoli de Bournonville, Marguerite et Armand d’Ashton, les ballets de Kylian (Sechs Tänze et Petite Mort, couronnés récemment par un Masque d’Or), de Duato (Por Vos Muero et Na Floresta) ou encore de Neumeier (La Mouette et, dernièrement, La Petite Sirène). Il est prévu, semble-t-il, que La Sylphide de Lacotte fasse prochainement son entrée au répertoire de la troupe.

Etoile invitée du Stanislavsky depuis une ou deux saisons, Evguénia Obraztsova a dansé dernièrement Giselle sur la scène de ce théâtre aux côtés de Mathieu Ganio. Elle a aussi pu aborder, grâce à ce titre d’étoile invitée, le ballet de Kylian, Petite Mort. Annoncée depuis plusieurs mois, ses débuts dans le rôle d’Odette-Odile se présentaient d’évidence comme la sensation balletomaniaque du printemps, non exempte d’une certaine frustration tout de même pour l’amateur de ballet russe. Depuis plusieurs années, le Mariinsky réserve en effet le rôle à de grandes danseuses lopatkinesques et longilignes, condamnant les petites danseuses bâties sur le modèle d’Obraztsova à aller le danser en d’autres lieux moins renommés ou à se contenter simplement d’en rêver. De l’arbitraire et de la vanité des modes esthétiques, quand on sait que Makarova, qu’on aurait bien du mal à considérer comme une Odette-Odile anecdotique dans l’histoire du Mariinsky et dans celle du ballet en général, n’est certainement pas plus grande qu’Obraztsova…

La version du Lac des cygnes dansée par la troupe du Stanislavsky est celle de Vladimir Bourmeister, laquelle fut d’ailleurs créée dans ce théâtre en 1953, avant d’être montée à l’Opéra de Paris en 1960, où elle fut dansée avec succès jusqu’à l’arrivée de celle de Noureev (on sait qu’elle fut maintenue au répertoire parallèlement à cette dernière pendant un temps, de la volonté même des danseurs). Cette version, superbement lisible et dramatiquement très cohérente, est en fait bien différente, ne serait-ce que sur le plan musical, de celle de Serguéïev, attachée à Saint-Pétersbourg, dans laquelle évolue Obraztsova au Mariinsky. L’acte II de Petipa-Ivanov est certes conservé tel que nous le transmet la tradition, mais les autres actes sont entièrement réécrits, agrémentés d’une multitude de petits détails de mise en scène qui participent aussi de son charme tenace, comme cette plume symbolique perdue par Odette à l’acte II et restituée à Odile par le Prince à l’acte III. Le ballet débute ainsi par un prologue mettant en scène, durant l’introduction symphonique, la jeune princesse Odette tombant sous le pouvoir maléfique de Rothbart, idée largement reprise par Noureev pour sa production parisienne. Lors du dénouement du ballet, évidemment heureux, le cygne, libéré par Siegfried des sortilèges de Rothbart, redevient princesse. L’acte I, très étoffé, avec un Bouffon particulièrement actif et un Siegfried pas si falot que ça, comporte, en lieu et place du traditionnel Pas de trois, un Pas de quatre, ainsi qu’un Adage dansé par Siegfried et une Princesse de la cour (ici, l’excellente Anastasia Pershenkova) sur la musique habituellement associée au Cygne noir. L’acte III, surtout, est vraiment unique en son genre, puisque Bourmeister recourt à une musique oubliée de Tchaïkovsky (reprise par Balanchine dans son Tchaïkovsky Pas de deux) pour la chorégraphie du Pas de deux de Siegfried et d’Odette, qui brille par ses effets dramatiques, à l’image d’une version d’où la théâtralité n’est jamais vraiment absente. Les danses de caractère, convoquées par Rothbart, viennent s’y insérer naturellement et avec une énergie démultipliée par le drame sous-jacent, au lieu d’être plaquées sur l’action à la manière d’un divertissement imposé. La scénographie de la production du Stanislavsky, avec son esthétique gothique troubadour obligatoire à l’acte III et ses couleurs très tranchées, jusque dans les choix des éclairages, est en parfait accord avec cette vision hautement dramatique du Lac.

Pour ses débuts, c’est justement dans l’acte « noir » qu’Evguénia Obraztsova séduit le plus, déployant une autorité et des talents dramatiques impressionnants, parfaitement soutenus par une technique précise et acérée et un véritable sens de l’attaque. Le regard est vif, le visage mobile, le geste sensuel et impérieux, cette Odile signe, de manière merveilleusement théâtralisée, le triomphe de la tentatrice face à un Prince entièrement abusé. En regard de cette incarnation réussie, son Odette laisse plus sceptique à l’acte II. La nervosité est certes palpable, notamment dans la diagonale de la coda, mais par-delà les aléas obligés d’une prise de rôle, on ne peut se retenir de penser que son Odette, douce et charmante, manque là de cette féminité métaphorique et irréelle, et surtout de cette grandeur propre aux cygnes russes – et ce n’est pas là une question de taille, mais bien une affaire d’image et de projection. L’on se satisferait volontiers de son lyrisme et de sa maîtrise stylistique et musicale à Paris, de ce raffinement délicat dans les positions si caractéristique du Mariinsky (et qui la distingue aussi très nettement des danseuses du Stanislavsky), mais dans un contexte artistique où les cygnes remarquables ne sont tout de même pas une denrée rare, le travail des bras du Cygne blanc qu’elle délivre pâtit tout de même d’un certain défaut de sophistication plastique. L’acte IV, qui comporte un très beau duo avec le Prince, lui sied sans doute davantage, laissant s’épanouir les qualités humaines et poétiques que l’on apprécie d’ordinaire chez cette ballerine. Le partenariat avec Semyon Chudin, dans une version où le Prince n’est pas un simple cavalier, n’est pas chargé d’une grande émotion, le danseur du Stanislavsky convainc en réalité davantage par ses lignes élégantes et par sa technique, très propre et agrémentée de sauts brillants, que par son expressivité.

Par-delà les deux solistes, à l’envergure et à la notoriété internationales, notamment pour ce qui est d’Obraztsova, la troupe du Stanislavsky, bien soutenue par un orchestre très dynamique dirigé par Felix Korobov, montre par la qualité de son travail d’ensemble que la vie chorégraphique moscovite ne s’arrête pas aux colonnes du temple du Bolchoï, plus brillantes, plus touristiques, plus mondaines. Certes, la troupe ne roule pas dans la même catégorie que le voisin glorieux ou le Mariinsky de Saint-Pétersbourg, mais la prestation remarquable du corps de ballet, tout comme celle des nombreux demi-solistes, dont les talents sont particulièrement perceptibles dans le Pas de quatre de l’acte I, le quatuor des Petits Cygnes et le trio des Grands Cygnes de l’acte II, est incomparable si l’on s’avise de la mettre en regard de ce que donnent à voir les diverses petites compagnies russes de tournée, parfois beaucoup plus médiatisées, qui parcourent à longueur d’années les routes d’Occident.

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Baden-Baden (Festspielhaus) – Tournée du Mariinsky – Le Lac des cygnes

Le Lac des cygnes
Ballet du Mariinsky
Baden-Baden, Festspielhaus
27 décembre
Lopatkina / Korzuntsev / Zverev

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Bien sûr, aussi charmant soit l’apéritif, on ne prétendra pas avoir fait le voyage à Baden-Baden pour un simple Casse-noisette, tout de blanc et de rose vêtu. Le vrai plat de résistance de cette tournée du Mariinsky, celui dont on sait à l’avance que, bien que vu et revu, il ne décevra pas, c’est Le Lac des cygnes, pour une unique représentation avec Ouliana Lopatkina, de retour en son royaume russe quelques jours seulement après son escapade parisienne. Deux aventureuses représentations dans le Lac de Noureev avec l’Opéra de Paris, c’est bien, une troisième en famille avec le Mariinsky, c’est encore mieux.

Loin des états d’âme du Prince Siegfried justement mis en scène par Noureev, Le Lac des cygnes du Mariinsky, dans la belle production en habits gothique-troubadour de Konstantin Serguéïev, permet de renouer avec une vision traditionnelle de l’argument originel, dans laquelle le Cygne, dans son incarnation aussi bien individuelle que collective, est à la fois le coeur de l’intrigue et le point focal de la chorégraphie. Ici, plus encore que dans d’autres versions, y compris russes (pensons à celle de Grigorovitch pour le Bolchoï), Siegfried et Rothbart ne sont que des comparses de l’héroïne, des archétypes symbolisant respectivement le combat du bien contre le mal, à la manière de Saint-Michel affrontant le dragon – une image multi-séculaire que retient d’ailleurs explicitement le final manichéen du ballet. Celui-ci, tellement complaisamment critiqué en Occident (ce qui n’enlève rien au demeurant à la beauté tragique de celui de Noureev), trouve pourtant toute sa cohérence dans le cadre de la narration fluide et lumineuse de Serguéïev. Dans cette lecture classique, proche du mythe, bien plus que du conte pour enfants sages, Odette n’est pas tant un personnage de théâtre (tous les éléments de pantomime du ballet de Petipa ont du reste été supprimés à l’époque soviétique) qu’une métaphore de l’idéal, obsessionnelle et omniprésente jusque dans le surgissement à l’acte III de son double maléfique, symbolisé par Odile. Autant d’éléments pour en faire le rôle par excellence de la ballerine russe – figure à la fois lyrique, plastique et dramatique – dont Lopatkina, par son intense spiritualité et sa perfection académique, représente sans nul doute aujourd’hui l’image la plus accomplie.

Si la plus accomplie des ballerines peut aussi avoir des jours « sans », Lopatkina se sera en tout cas montrée à Baden-Baden dans une forme radieuse, épanouie autant qu’inspirée, et dans un rapport d’intimité avec cette chorégraphie de Serguéïev, qui fait tout de même ressortir après coup l’étrangeté esthétique qu’a dû représenter pour elle celle de Noureev, même si l’acte II lui est en tous points semblable – à quelques détails près. Le partenariat y est ici pour beaucoup, tant celui construit patiemment au fil des ans avec Danila Korzuntsev paraît poli et désormais évident. Korzuntsev n’est certes pas un virtuose à la Sarafanov, apte à enflammer les foules au-delà du raisonnable, ni même une personnalité dramatique à la Kolb, mais son autorité aristocratique conjuguée à une délicatesse jamais prise en défaut savent s’imposer et accompagner à merveille la lenteur réflexive de Lopatkina. Cette lenteur déroutante, qui permet à son lyrisme de se déployer avec une éloquence toujours tempérée, lui aura en tout cas permis de nous gratifier dans les adages de quelques fabuleux équilibres en attitude, qui ne viennent toutefois jamais rompre la fluidité incroyablement musicale de sa danse. Tout est bien éloigné ici de l’usage de la technique pour la technique, de la pose plastique vue comme une fin en soi et destinée à être immortalisée par une « belle » photographie.

Lopatkina est réputée être plus une Odette qu’une Odile, tout comme elle est d’évidence plus une danseuse d’adage qu’une danseuse d’allegro, mais en réalité, cette différence d’appréciation tient davantage à un relatif manque de virtuosité dans les éléments chorégraphiques de pur brio qu’à un défaut de sensualité ou de tempérament terre-à-terre pour incarner le Cygne noir. Son Odile, d’une autorité impériale, est conçue non comme une figure de méchante utilisant et caricaturant tous les stéréotypes d’une certaine féminité, mais plutôt comme un double simiesque d’Odette, d’autant plus troublant qu’elle en imite de manière jouissive les ports de bras. Dans cette version qui lorgne clairement du côté du mythe, jusque dans sa structuration constamment binaire, son personnage ressort sans doute beaucoup mieux que dans la lecture dramatique et humanisée de Noureev, qui fonctionne dans un rapport à trois plus ambigu. Du point de vue de la danse pure, la variation, admirable de précision et de contrôle, laisse éclater son sens des nuances et des accents justement placés, même s’il faut bien reconnaître que ses fouettés, comme à Paris, se retrouvent vite gagnés par une certaine mollesse, se déplaçant de manière étrange sur la scène.

Face à l’Odette-Odile de Lopatkina, le Rothbart de Konstantin Zverev, qui semble en passe de devenir le premier titulaire du rôle au Mariinsky, offre une prestation remarquable, avec des sauts élégants, puissants, et d’une superbe élévation. On est loin des physiques athlétiques, voire robustes, des interprètes à qui ce genre de rôles pouvaient traditionnellement être confiés, mais l’effet produit par sa danse serpentine n’en est pas moins saisissant, loin du ridicule grotesque de bande dessinée dont on enrobe parfois ce personnage. Du côté des rôles virtuoses et bondissants, Grigory Popov, pourtant excellent d’ordinaire, se montre en revanche plutôt décevant en Bouffon, manquant de jus dans ce rôle qui mise tout sur l’exploit et le brio, délivrant notamment des tours en l’air malheureusement trop souvent désaxés et des pirouettes au fini quelque peu approximatif.

Le Pas de trois aura permis de découvrir la jeune recrue du Royal Ballet, Xander – rebaptisé Alexander – Parish. S’il paraît sans doute un peu trop grand pour ce type de chorégraphie explosive, sa danse, agrémentée de jolis sauts, se révèle néanmoins extrêmement propre et soignée, un peu trop peut-être pour laisser croire à une accommodation naturelle et aisée au style du Mariinsky. L’anglicité tranche ici avec la liberté scénique de Yulia Kasenkova et Valeria Martiniuk, ses deux acolytes spécialistes en rôles secondaires requérant technique et brio – deux poissons nageant avec bonheur dans l’eau de la virtuosité du Pas de trois. Toutes deux possèdent en tout cas une danse véloce et parfaitement articulée, qui permet notamment d’admirer une petite batterie et une saltation d’une qualité qu’on ne voit hélas plus si souvent à l’Opéra de Paris. Valeria Martiniuk en particulier, bondissante et toujours pleine d’énergie souriante, croit bon de nous rajouter, pour le plaisir et l’air de rien, quelques tours arabesque parfaitement contrôlés dans la seconde variation, histoire de la pimenter.

Lorsqu’on a encore en tête le pensum infligé par les danses de caractère made in Paris, désincarnées jusqu’au dessèchement, il faut avouer que c’est un vrai bonheur de retrouver à l’acte III celles que proposent les danseurs du Mariinsky. Noureev, qui en avait certes modifié l’ordre, ne s’en était d’ailleurs pas tellement éloigné sur le plan chorégraphique. Autant que pour ses Cygnes poétiques, on aime ce Lac pour cet écrin plein de vie et de couleurs, délicatement stylisé, qui est à la fois un contrepoint idéal aux actes blancs et un préambule d’une grande cohérence esthétique au climax que constitue le surgissement du Cygne noir. A côté d’un Islom Baimuradov un peu fatigué, Karen Ioanissian, plein de fougue et de flamme, brille à nouveau dans l’Espagnole de ce Lac, qui laisse voir toute l’élégance du danseur de caractère made in Saint-Pétersbourg. La Napolitaine est menée par deux interprètes d’expérience, Yana Selina et Alexeï Nedviga, toujours agréables à voir évoluer, tandis que la jeune Yulia Stepanova, radieuse, apporte une vivacité et une couleur appréciables à la Danse Hongroise.

Au moins autant que les solistes, le corps de ballet s’offre comme le vrai trésor d’une représentation du Lac avec le Mariinsky. Les étoiles passent, brillantes ou moins brillantes, mais le corps, lui, demeure, intangible, ossature et raison d’être d’une compagnie qui ne ressemble à aucune autre. Les jambes pétersbourgeoises paraissent du reste moins dans la démonstration qu’il y a encore quelques saisons (un changement d’esthétique en vue? on peine à le croire avec la si peu enthousiasmante direction Fateev…), et l’on y gagne en douceur et en moelleux. Alors oui, peut-être, le Mariinsky n’est plus ce qu’il était, oui, certaines colonnes de cygnes n’ont pas toujours la rigueur militaire et millimétrique qu’on a pu voir récemment à l’Opéra de Paris, mais pour autant, les actes blancs possèdent ici une vie, une fluidité, une musicalité, et pour tout dire une poésie, à nulle autre pareille. On décernera à cet égard une mention spéciale aux quatre Grands Cygnes (Yulianna Chereshkevitch, Oxana Skorik, Yulia Stepanova, Daria Vasnetsova), lyriques et puissants, pour leur ensemble particulièrement fier et harmonieux, dont l’unité, il est vrai, est toujours plus aisée à réaliser que celle des Petits Cygnes.

Konstantin Zverev (Rothbart), Ouliana Lopatkina (Odette) et Danila Korzuntsev (Siegfried) © dansomanie

Images de décembre, images de l’année?

Ouliana Lopatkina, Carmen-Suite © artifactsuite

Ouliana Lopatkina, Le Lac des cygnes © artifactsuite

Baden-Baden, Festspielhaus, 27 et 28 décembre 2010.

Londres (Coliseum) – Tournée du Mikhaïlovsky – Rencontre avec Mikhaïl Messerer

Mikhaïl Messerer est issu d’une célèbre dynastie de danseurs. Parmi les figures illustres qui composent sa famille, on peut notamment citer sa mère, Sulamith Messerer, danseuse étoile du Bolchoï, son oncle, Assaf Messerer, maître de ballet au Bolchoï et pédagogue renommé, sa cousine enfin, qui n’est autre que Maïa Plissetskaïa. Il fait lui-même ses études à Moscou, à l’Académie du Bolchoï, dont il sort diplômé en 1969. Après une carrière de danseur, il s’oriente vers l’enseignement.

A partir de 1980, il s’installe avec sa famille en Occident, où il devient professeur invité dans de nombreuses compagnies de ballet à travers le monde : l’American Ballet Theatre, le Ballet de l’Opéra de Paris, le Ballet du Kirov-Mariinsky, le Ballet du Théâtre de la Scala de Milan, le Ballet du Théâtre Stanislavsky de Moscou, l’English National Ballet, le Birmingham Royal Ballet, le Ballet Royal du Danemark, le Ballet Royal de Suède, le Ballet de Stuttgart, l’Australian Ballet, le Ballet de Monte-Carlo, etc… Mikhaïl Messerer a également été professeur invité au Royal Ballet de Londres durant plus de vingt-cinq ans.

En 2009, il a été nommé maître de ballet en chef de la troupe du Ballet du Théâtre Mikhaïlovsky, succédant à ce poste à Farukh Ruzimatov.

Cette saison, il a remonté pour la troupe Le Lac des cygnes dans la version d’Alexandre Gorsky revue par Assaf Messerer, et Laurencia, un ballet de Vakhtang Chabukiani, deux oeuvres présentées par ailleurs dans le cadre du riche programme de la tournée du Mikhaïlovsky à Londres.

L’interview intégrale de Mikhaïl Messerer sur Dansomanie

Londres (Coliseum) – Tournée du Mikhaïlovsky – Le Lac des cygnes

D’un Lac des cygnes à l’autre… Difficile d’y échapper avec les compagnies russes on tour…  Seul un Bolchoï au sommet de sa forme et de son assurance semble à l’heure actuelle pouvoir se permettre de se passer de ce passeport incontournable du ballet russe, même à l’occasion d’une tournée de trois semaines à Londres.

Faut-il être un plouc, un touriste inconséquent ou un amateur de paradoxes pour assister à un Lac des cygnes au Coliseum avec le Ballet du Théâtre Mikhaïlovsky et une étoile londonienne en prime (!), le soir même où tous les importants se devaient d’assister à la première de Coppélia avec le Bolchoï et la Ossipova au Royal Opera House… Quoi qu’il en soit, après un Laurencia dispensable, qui semble pourtant avoir réjoui la presse londonienne, on n’aura pas eu à regretter cette seconde soirée avec le Ballet du Théâtre Michel et une magnifique nouvelle production du Lac… dans un Coliseum très bien rempli.

Le Lac des cygnes
Ballet du Théâtre Mikhaïlovsky (+ guest : Tamara Rojo)
Londres, Coliseum
22 juillet 2010

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Après Laurencia, trésor revivifié de la période soviétique, le Ballet du Théâtre Mikhaïlovsky revient à ses classiques avec Le Lac des cygnes. L’écart n’est pourtant que de surface, puisque Le Lac que propose – en plusieurs épisodes – la compagnie à l’occasion de sa tournée londonienne, est, à l’instar de Laurencia, une production de la récente saison, symbole du renouveau de la troupe entamé depuis quelques années. Mikhaïl Messerer, sans doute pour se distinguer du Mariinsky voisin et de son inusable version Serguéïev, a ainsi choisi de remonter pour la troupe qu’il dirige la version d’Alexandre Gorsky, revue pour le Bolchoï par Assaf Messerer en 1956. Version familiale en quelque sorte et version familière à Londres aussi, puisque c’est celle qui avait été présentée en cette même année 56 lors de la première grande tournée occidentale – et londonienne – de la compagnie moscovite.

Ce « nouveau » Lac, très classique dans la forme, n’est certes pas à même de bouleverser les habitudes des familiers des versions russo-soviétiques du ballet. Ils y retrouveront avec plaisir aussi bien l’esthétique troubadour que le Bouffon sauteur et l’indispensable happy ending… Il parvient cependant à renouveler sensiblement l’intérêt qu’on l’on a à revoir encore et encore ce ballet, grâce à une chorégraphie qui se distingue assez nettement des versions actuelles dansées au Bolchoï et surtout au Mariinsky. La Valse initiale, le Pas de trois, les ensembles des Cygnes, ou bien encore les danses de caractère, y possèdent ainsi leur propre personnalité, et l’impression qui s’en dégage à première vue est celle d’un ballet rendu plus virtuose, plus technique, plus athlétique – plus moscovite en un mot. Les Cygnes notamment sont soumis à rude épreuve tout au long des actes blancs avec des déplacements complexes et fréquents. On semble ici moins dans la pose esthétique et chorale – poussée à son paroxysme au Mariinsky -, davantage dans l’action et le vouloir – en écho aux sentiments d’Odette. Ces différences notables expliquent d’ailleurs peut-être certains flottements dans la discipline d’ensemble du corps de ballet du Mikhaïlovsky, aux lignes parfois quelque peu approximatives et sauvages, sur une scène qui leur permet toutefois de se déployer avec beaucoup d’ampleur et de liberté.

Outre le « renouvellement » de la chorégraphie, la grande réussite de cette production – ce qui reste par-delà les interprètes du jour – réside dans les décors et les costumes de Simon Virsaladze, revus par Viacheslav Okunev, fastueux sans ostentation. Là où Laurencia, joliment pittoresque, sombre dans l’écueil du trop neuf ou du trop brillant, ce Lac parvient à proposer tout au long des quatre actes un écrin magnifique à la danse, dans la tradition gothique-troubadour certes, mais servie par des moyens actuels, bien dosés – avec ce qu’il faut de patine – et manifestement très conséquents. Si les costumes de l’acte I rappellent un peu le style de la production de Grigorovitch au Bolchoï, l’habillage de l’acte III se révèle un vrai délice pour les yeux, des costumes sylphide des Fiancées jusqu’aux atours portés par la Reine et les danseurs de caractère.

Ironie – et hasard – des programmations, c’est une étoile londonienne, Tamara Rojo, habituée à danser ici même le rôle d’Odette-Odile à longueur de saisons, qui se retrouve l’invitée du Mikhaïlovsky pour une unique représentation. Tamara Rojo est sans conteste l’antithèse d’un Cygne russe – le contraste avec les danseuses du corps de ballet est en soi assez saisissant. Elle n’est pas dans une vaine recherche d’imitation, et c’est sans doute ce qui fait ici paradoxalement sa force, sa beauté et son pouvoir d’attraction, ce qui lui a notamment permis de danser le rôle avec succès et au Mariinsky et au Mikhaïlovsky – des terres bien rarement autorisées aux étrangers. Le Cygne de Saint-Pétersbourg offre avant tout un travail sur la plastique et sur le style, destiné à épurer le moindre geste de sa part de trivialité. Tamara Rojo construit, elle, un Cygne d’une féminité plus humaine et terrestre, ancré dans une tradition théâtrale plutôt que stylistique à proprement parler. Le personnage d’Odile, où elle convainc toutefois davantage qu’en Odette – la recherche du brio technique y paraît parfois un peu trop perceptible – lui permet notamment de déployer sa personnalité flamboyante et une virtuosité – à la cubaine – à vous couper le souffle : ralentis et accélérés dans les diagonales en parfait accord avec la musique, équilibres en arabesque à n’en plus finir (applaudis par la foule en délire), fouettés multiples à se damner, le tout exécuté avec une aisance et une solidité confondantes… Un sommet de virtuosité brillante qui manifeste aux yeux de l’assistance la puissance et la noirceur toute terrestre du personnage. Le point faible de cette prestation réside sans doute dans le partenariat sans alchimie aucune avec Artyom Pykhachov, qu’elle ignore un peu trop superbement, y compris dans les adages, mais il faut bien avouer aussi que le niveau de ce dernier se situe très en-deçà de celui de l’étoile du Royal Ballet. Sa danse n’a vraiment rien de flamboyant, malgré de jolis sauts, mais surtout, sa personnalité dénote une certaine maladresse, un défaut d’élégance dans le geste et dans l’allure, des manques tout de même un peu perturbants s’agissant d’un Prince aimant et que l’on doit aimer.

A ce propos, par-delà la prestation – discutable – de Marat Shemiunov dans Laurencia et celle du Siegfried de ce jour, les garçons de cette troupe (qui – coup du destin? – accumulent lors de la représentation les mains par terre lors des réceptions…) semblent souvent montrer, du moins à l’épreuve de ce Lac, un niveau sensiblement inférieur, techniquement parlant, à celui de leurs excellentes collègues féminines – bien que les danses de caractère de l’acte III, superbement exécutées dans l’ensemble, tendent à gommer ces différences. Le Bouffon, Denis Tolmachov, très sollicité par la chorégraphie de Messerer, se situe quant à lui tout à fait dans la tradition souriante, bondissante et pirouettante du personnage, et se révèle enthousiasmant dans un emploi il est vrai très circonscrit. Anton Ploom se détache dans le Pas de trois, d’un très bon niveau malgré une chorégraphie assez périlleuse et complexe, aux côtés d’Oksana Bondareva et Anastasia Lomachenkova, aussi délicieuses qu’élégantes et stylées dans leur danse. Vladimir Tsal campe de son côté un Mauvais Génie à la théâtralité parfaitement assumée, aidé par un costume très B.D. qui a de quoi faire vraiment peur aux petits (et grands) enfants – sifflets anglais de rigueur lors des saluts…

Les couples passent – et celui-là était passablement déséquilibré – les chorégraphies restent. A coup sûr, la résurrection réussie de cette production oubliée, « différente », défi nouveau pour les danseurs d’une compagnie pétersbourgeoise in progress, mérite absolument de voyager, d’être vue… et revue.

Le Lac des cygnes, acte III © Mikhailovsky

Xème Festival du Mariinsky (15-25 avril 2010) – Programme

15 avril
Anna Karénine – Première

Ballet en deux actes d’après le roman de Léon Tolstoï
Musique : Rodion Shchedrin
Chorégraphie : Alexeï Ratmansky
Directeur musical : Valéry Gergiev
Décors : Mikael Melbye
Vidéos : Wendall Harrington
Lumières : Jørn Melin
Conception dramatique : Martin Tulinius
Assistante du chorégraphe : Tatiana Ratmanskaya
Production de l’Opéra National de Pologne (Théâtre Wielki)

Anna Karénine : Diana Vichneva
Alexeï Karénine : Islom Baimuradov
Comte Vronsky : Konstantin Zverev
Princesse Shcherbatskaya (Kitty) : Evguénia Obraztsova
Stepan Oblonsky (Steve) : Dmitri Pikhachov
Daria Oblonskaya (Dolly) : Maya Dumchenko
Konstantin Levin : Filipp Stepin
Princesse Betsy : Sofia Gumerova

16 avril
Anna Karénine – Première

Ballet en deux actes d’après le roman de Léon Tolstoï
Musique : Rodion Shchedrin
Chorégraphie : Alexeï Ratmansky
Directeur musical : Valéry Gergiev
Décors : Mikael Melbye
Vidéos : Wendall Harrington
Lumières : Jørn Melin
Conception dramatique : Martin Tulinius
Assistante du chorégraphe : Tatiana Ratmanskaya
Production de l’Opéra National de Pologne (Théâtre Wielki)

Anna Karénine : Uliana Lopatkina
Alexeï Karénine : Sergueï Berezhnoï
Comte Vronsky : Yuri Smekalov
Princesse Shcherbatskaya (Kitty) : Svetlana Ivanova
Stepan Oblonsky (Steve) : Ruben Bobovnikov
Daria Oblonskaya (Dolly) : Yulia Kasenkova
Konstantin Levin : Alexeï Timofeev
Princesse Betsy : Alexandra Iosifidi

 

Alexei Ratmansky dirigeant une répétition d’Anna Karénine

17 avril
Roméo et Juliette

Ballet en trois actes et treize scènes
Musique : Sergueï Prokofiev
Chorégraphie : Léonide Lavrovsky (1940)
Livret : Andrian Piotrovsky, Sergueï Prokofiev, Sergueï Radlov et Léonide Lavrovsky, d’après la tragédie de William Shakespeare
Décors et costumes : Piotr Williams
Création : 11 janvier 1940, Théâtre Kirov, Léningrad

Juliette : Polina Semionova (Staatsballett Berlin)
Roméo : Vladimir Shklyarov
Tybalt : Ilya Kuznetsov
Mercutio : Alexandre Serguéïev

18 avril

La Bayadère

Centenaire de la naissance de Vakhtang Chabukiani
Ballet en trois actes
Musique : Ludwig Minkus
Chorégraphie : Marius Petipa (1877), révisée par Vladimir Ponomarev et Vakhtang Chabukiani (1941), avec des danses de Konstantin Sergueïev et Nikolaï Zubkovsky
Livret : Marius Petipa et Sergueï Khudekov
Décors : Mikhaïl Shishliannikov, d’après les décors d’Adolph Kvapp, Konstantin Ivanov, Piotr Lambin et Orest Allegri (production de 1900)
Costumes : Evguéni Ponomarev (production de 1900)
Lumières : Mikhaïl Shishliannikov
Création : 1877, Théâtre Bolchoï, Saint-Pétersbourg

Nikiya : Viktoria Tereshkina
Solor : Igor Zelensky
Gamzatti : Anastasia Matvienko

La Bayadère

19 avril
Carmen Suite – Etudes – Apollon

Carmen Suite – Première

Musique : Georges Bizet – Rodion Shchedrin
Chorégraphie : Alberto Alonso
Chorégraphe  de la production : Viktor Barykin
Décors : Boris Messerer

Carmen : Uliana Lopatkina
Jose : Danila Korsuntsev
Torero : Evguéni Ivanchenko

Etudes – Première d’une nouvelle version de la production

Musique : Carl Czerny
Arrangements : Knudege Riisager
Chorégraphie : Harald Lander (1948), remontée par Johnny Eliasen
Lumières : Alexander Naymov
Première : 15 janvier 1948, Ballet Royal du Danemark, Théâtre Royal, Copenhague,
Première au Théâtre Mariinsky : 18 avril 2003
Première de la nouvelle version : 27 février 2010

Avec Alina Somova, Filipp Steppin, Denis Matvienko, Alexandre Serguéïev

Apollon

Ballet en deux scènes
Musique : Igor Stravinsky (Apollon musagète)
Chorégraphie : George Balanchine (1928)
Livret : Igor Stravinsky
Version montée par Francia Russell
Décors et lumières originaux : Ronald Bates
Lumières : Vladimir Lukasevitch
Première mondiale : 12 juin 1928, Les Ballets Russes de Serge de Diaghilev, Théâtre Sarah Bernhardt, Paris
Première au Théâtre Mariinsky : 30 avril 1998

Apollon : Andrian Fadeev
Terpsichore : Anastasia Matvienko
Polymnie : Irina Golub
Calliope : Yana Selina

Uliana Lopatkina, Carmen Suite

20 avril
Giselle

Centenaire de la naissance de Tatiana Vecheslova

Ballet fantastique en deux actes
Musique : Adolphe Adam
Chorégraphie : Jean Coralli, Jules Perrot et Marius Petipa
Livret : Vernoy de Saint-Georges, Théophile Gautier et Jean Coralli
Décors : Igor Ivanov
Costumes : Irina Press
Consultant pour la reconstruction de la production (1978) : Yuri Slonimsky

Giselle : Natalia Osipova (Ballet du Bolchoï)
Albrecht : Léonide Sarafanov
Hans : Ilya Kuznetsov
Myrtha : Ekaterina Kondaurova

21 avril
Le Lac des cygnes

Ballet fantastique en trois actes et quatre scènes
Musique : Piotr Tchaïkovsky
Chorégraphie : Marius Petipa et Lev Ivanov (1895), révisée par Konstantin Serguéiev (1950)
Livret : Vladimir Begichev et Vassili Geltzer
Décors : Igor Ivanov
Costumes : Galina Soloviova
Création : 20 février 1877, Théâtre Bolchoï, Moscou (chorégraphie de Julius Reisinger)
Création à Saint-Pétersbourg: 15 janvier 1895, Théâtre Mariinsky  (chorégraphie de Lev Ivanov et Marius Petipa)
Version de Kontantin Serguéïev : 8 mars 1950, Théâtre Kirov, Léningrad

Odette-Odile : Svetlana Zakharova (Ballet du Bolchoï)
Siegfried : Andreï Uvarov (Ballet du Bolchoï)
Rothbart : Konstantin Zverev
Les Amis du Prince : Yana Selina, Valeria Martiniuk, Maxim Zyuzin
Le Bouffon : Grigory Popov

22 avril
Giselle
(Mats Ek)

Ballet en deux actes
Chorégraphie : Mats Ek
Musique : Adolphe Adam
Décors et costumes : Marie-Louise Ekman
Lumières : Jorgen Jansson
Chorégraphes – Assistants de la production : Ana Laguna, Monica Mengarelli
Décors – Assistant de la production : Peter Freiij
Costumes – Assistant de la production : Katrin Brännström

Ballet de l’Opéra de Lyon, dir. Yorgos Loukos

Giselle (Mats Ek)

23 avril
Soirée « Jeunes Chorégraphes » – Smekalov / Faski / Liang

Factory Bolero – Première

Musique : Maurice Ravel
Chorégraphie : Yuri Smekalov
Technical Designer : Alexander Letsius
Costumes : Tatiana Noginova
Lumières : Kamil Kutyev

Avec Viktoria Tereshkina
Anton Korsakov, Karen Ioannissian,
Alexander Sergueïev, Konstantin Zverev, Maxim Zyuzin,
Anton Pimonov, Danila Korsuntsev

Simple Things – Première

Musique : Arvo Pärt
Chorégraphie : Emil Faski
Costumes : Jérôme Marchand
Lumières : Vladimir Lukasevitch

Avec Ekaterina Kondaurova
Maxim Zyuzin, Anton Pimonov, Alexeï Timoféïev,
Fyodor Murashov, Ilya Petrov, Rafael Musin,
Vassili Tkachenko

Flight of Angels – Première

Musique : Marin Marais, John Taverner
Chorégraphie : Edwaard Liang

Avec Olesia Novikova et Léonide Sarafanov
Margarita Frolova, Anastasia Mikheikina,
Olga Gromova,
Kirill Safin, Ilya Levai, Filipp Stepin, Oleg Demchenko

24 avril
La Belle au bois dormant

Ballet-féerie en trois actes avec un prologue et une apothéose
Musique : Piotr Tchaïkovsky
Chorégraphie : Marius Petipa, révisée par Konstantin Serguéïev (1952)
Livret : Ivan Vsevolozhsky, Marius Petipa, d’après les contes de Charles Perrault
Décors et costumes : Simon Virsaladze
Création : 3 janvier 1890, Théâtre Mariinsky, Saint-Pétersbourg
Version révisée par Serguéïev : 25 mars 1952, Théâtre Kirov, Léningrad

Aurore : Alina Somova
Désiré : David Hallberg (ABT)
La Fée des Lilas : Daria Vasnetsova
La Fée Diamant : Valeria Martiniuk
La Princesse Florine : Oxana Skorik
L’Oiseau bleu : Maxim Zyuzin

25 avril

Gala-concert

Immortal Beloved

Musique : Philip Glass
Chorégraphie : Edwaard Liang
Décors et lumières : Edwaard Liang
Costumes : Yana Serebryakova
Directeur musical : Alexandre Novikov

Avec Igor Zelensky, Anna Zharova, Natalia Yershova, Elena Lytkina et les artistes du Ballet de Novossibirsk

Rubis
Musique : Igor Stravinsky
Chorégraphie : George Balanchine
Version montée par Karin von Aroldingen, Sarah Leland, Elyse Borne et Sean Lavery
Scénographie : Sean Lavery (1967)
Costumes : Karinska (1967)
Recréations des costumes supervisée par Holly Hines
Lumière originale : Ronald Bates
Lumière : Perry Silvey
Première mondiale : 13 avril 1967, New York City Ballet, New York State Theater
Première au Théâtre Mariinsky : 30 octobre 1999, Saint-Pétersbourg

Avec Hélène Bouchet (Ballet de Hambourg), Andrian Fadeev, Ekaterina Kondaurova

Divertissement

Scènes et pas de deux tirés de ballets et de compositions chorégraphiques

Avec Alina Cojocaru (Royal Ballet Covent Garden),
Uliana Lopatkina, Irma Nioradze,
Viktoria Tereshkina,
Ekaterina Kondaurova, Olesia Novikova
David Hallberg (American Ballet Theatre),
Martin Vedel (Béjart Ballet Lausanne),
Denis Matvienko, Léonide Sarafanov, Ilya Kuznetsov,
Vladimir Shklyarov

Igor Zelensky, Immortal Beloved

Paris (Opéra Garnier) – D’un gala… et des Ballets russes, suite

Gala – Hommage aux Ballets russes
Solistes de l’Opéra de Paris et du Bolchoï
Paris, Opéra Garnier
16 décembre 2009

« Gala »? Vous avez dit « gala »?…

La formule du gala, inchangée, est toujours redoutable. On y assouvit sans complexes le désir de paillettes du spectateur, on y entretient sans nuances la fabrique du « star-system » – et ce phénomène nécessaire mais quelque peu crispant qu’on appelle le « petit prodige » -, on fait se succéder les pas de deux et autres scènes de ballets en les coupant de leur contexte dramatique, ne laissant place au final qu’à la virtuosité technique et au brio scénique. Pas de droit à l’erreur, en quelques minutes comptées, l’interprète n’a d’autre choix que de se montrer tout à la fois volubile et éloquent. Tel un bon rhétoricien du saut et de la pirouette… Briller et aveugler – séduire -, tel est ici l’impératif catégorique – pour le meilleur bien sûr, et parfois aussi pour le pire.

En ces temps de Noël où l’activité parisiano-balletomaniaque bat son plein, l’Opéra (comme chacun sait, il n’en est qu’un sur terre…), en écho au spectacle parallèlement à l’affiche d’hommage aux Ballets russes (dont on célèbre en 2009, pour le petit nombre d’obstinés qui n’auraient pas encore saisi, le centième anniversaire de la première saison parisienne), programme donc un gala « de prestige  » – traduisez simplement, surtaxé – réunissant des étoiles maison et une petite poignée de solistes étoilés, soigneusement choisis, venus du Bolchoï, partenaire privilégié de l’Opéra à l’aube de l’année France-Russie – oui, 2010 sera l’année de la France en Russie et de la Russie en France, mais je suis la seule à le savoir… Si l’on n’est pas dupe de la litanie de mots codés entourant « l’événement » – prestige, privilège, rayonnement, partenaire…, il ne manque que rêve pour couronner le tout… – et sentant à plein nez la langue de bois du marketing du luxe – , nul doute que le menu de la soirée a de quoi attirer le mondain invétéré autant que l’amateur forcené, prêt quoi qu’il en soit à se laisser aller du porte-monnaie… pour l’amour de Masha Alexandrova…

Revue des lieux

Avant de proposer – paraît-il… – un spectacle sur la scène, le gala d’hommage aux Ballets russes, étiqueté AROP, est d’abord un spectacle tout court… dans la salle s’entend. Le Palais Garnier entièrement éclairé d’un rouge aseptisé et faussement contemporain (sûr que c’est pas celui de la révolution…), recréant une ambiance très « cocotte », comme un avatar moderne des fastes petit-bourgeois d’un Second Empire déliquescent, une immense guirlande de fleurs rouges et blanches ornant le Grand Escalier, la Garde Républicaine répandue en grand uniforme d’apparat sur les marches, des ministres (soi-disant) par dizaines, des oligarques (sans aucun doute) par poignées, de la tenue de soirée, plutôt Balenciaga qu’Ann Demelemeester, du smoking à papa, du petit four de chez-le-traiteur, de la coupe de champagne – rosé pour l’occasion -, du serveur empressé… Une invitée parmi d’autres,  à la classe modérée, qui croit bon de ressortir sa robe de mariée, traîne comprise… Les amies russes, pas trop endimanchées, prenant sans doute le Paris de décembre pour les Tropiques (-25°C ce matin à Moscou), ricanent, le verre d’une main, la caméra de l’autre… Tables fleuries réparties dans le Grand Foyer attendant invités « de prestige », séparées des envieux par un cordon de velours – interdit au peuple d’entrer… Dans les bas étages, disons-le tout net, ce n’est pourtant pas toujours le charme discret de la bourgeoisie qui règne… Atmosphère lourde et babillante, style clinquant et permanenté, tendance Opening Night Gala à l’ABT… Pour la soirée feutrée chez l’Ambassadeur, on reviendra plus tard… Mary Higgins Clark et Renée Fleming en version franco-russe – le Botox ne connaît pas de frontières… Bref. De cette petite comédie sociale, on retiendra au moins les très jolis programmes concoctés pour l’occasion, dans un graphisme imité de ceux des Ballets russes et de la revue Comoedia. Parce que finalement, il y a aussi quelque chose qui se passe sur la scène…

Revue de détails

Soirée « m’as-tu vu » où l’on n’attend rien d’artistique – la cause est entendue -, du genre de celles où le public applaudit poliment  et sagement en attendant de passer à table et de se congratuler, le gala d’hommage aux Ballets russes a au moins le mérite de s’articuler autour d’une thématique claire, bien que rebattue par les temps qui courent, et qui exige de ses participants d’autres qualités que le  seul brillant  de la pose. Dommage tout de même que le menu du jour se contente de décliner en partie les plats du programme ordinaire (Spectre, Faune, Tricorne et Petrouchka), agrémenté de quelques solos ou duos supplémentaires, qui ne  se distinguent pas par leur rareté… Oeuvres lentes et exigeantes aux côtés de morceaux de bravoure ou de flamboyance ordonnés pèle-mêle, le ton et la composition de l’ensemble semblent difficiles à saisir. On peine du reste à comprendre la présence du pas de trois du Cygne noir, extrait du Lac des cygnes dans la version du Rudolf Noureev (Opéra de Paris, 1984), sinon dans l’unique but de conclure la première partie sur une note d’éclat. L’imposture de la chose se double  au demeurant d’ironie involontaire avec une  Zakharova en prima ballerina assoluta nous imposant la variation de Bourmeister… Bon, faudrait savoir… Mais on l’aura compris, si l’on vient ici, c’est avant tout pour voir des « stars », dans leurs pompes et dans leurs oeuvres, plutôt que des chorégraphies, témoignages d’un temps et d’une esthétique… Là réside  aussi l’ambiguïté de la notion d’hommage, dans laquelle se complaît sans cesse notre temps, qui, sous couvert de nostalgie, n’admire au fond que lui-même – « … je suis au fond de sa faveur cette inimitable saveur que tu ne trouves qu’à toi-même… »

Divertissements

Le Spectre de la rose ouvre le bal sans grande intensité. Mathias Heymann saute et tourne et virevolte du mieux qu’il peut, en Narcisse virtuose, mais son Spectre, bien prosaïque, apparaît plus terrestre qu’évanescent. Le dos et les épaules positionnés un peu trop en avant, conjugués à des réceptions parfois bruyantes, privent l’ensemble de ce parfum d’irréalité et de temps suspendu qui fait tout le prix de cette fantaisie intimiste, poème tout à la fois précieux et impressionniste. Le lyrisme des bras, très travaillés, à la limite du maniérisme, la finesse des articulations, la légèreté bondissante de la danse, au bas de jambe précis et véloce, ne suffisent pas d’eux-mêmes à recréer le rêve, et encore moins le frisson, celui d’un avatar moderne et masculin de la Sylphide romantique. Nina Kaptsova, en Jeune Fille endormie, en proie au songe, existe à peine dans cette chambre bleue qu’elle semble découvrir pour la première fois – comme son lointain partenaire. Au fond, peut-être est-ce elle le  Fantôme de la Rose?

L’Après-Midi d’un Faune reprend ici la première distribution du spectacle d’hommage aux Ballets russes, avec Nicolas Le Riche dans le rôle principal. La pièce, dans sa lenteur et sa bizarrerie renouvelées,  mais aussi dans sa totale absence d’effets, autres que visuels, se prête toutefois assez mal au contexte d’un gala, en dépit de sa brièveté. Dans le rôle créé par Nijinsky, Nicolas Le Riche semble par ailleurs constamment forcer sa nature solaire et apollinienne pour camper l’animalité faunesque et dionysiaque. Au fond, loin de suggérer l’ambiguïté et le malaise, Le Riche, dans sa sensualité presque rassurante, reste humain, trop humain, et si la Nymphe, interprétée par Emilie Cozette, paraît fascinée, c’est sans doute plus pour sa grandeur noble et féline que pour son étrangeté radicale.

Nul besoin d’être hanté par le spectre obsédant d’Uliana Lopatkina, aucune interprète, aussi admirable et accomplie soit-elle, ne détient, seule et pour l’éternité, un rôle… Néanmoins, face à Marie-Agnès Gillot dans le solo mythique de La Mort du cygne, on est tenté de conclure à une regrettable erreur de distribution. L’étoile a-t-elle besoin soudainement de se racheter une virginité « classique », elle qui a tant donné – trop donné? – à d’autres répertoires ? Revêtue pour l’occasion d’un tutu imité de celui, fameux, de la Pavlova, on voit là une grande artiste – passionnée autant qu’instinctive -, comme errer à la recherche d’elle-même, privée du legato qui fait tout le prix – le seul – de ce presque-rien chorégraphique...

La soirée prend vraiment une autre allure, plus appropriée au contexte, avec le pas de deux de Shéhérazade, interprété par Agnès Letestu et Nikolaï Tsiskaridzé. Ce qu’on perçoit surtout dans cette paire incongrue, c’est la confrontation de deux écoles, et plus encore de deux tempéraments, que tout sépare et qu’on peut difficilement imaginer plus dissemblables : la retenue et la froide élégance d’un côté – la glace difficile à briser… -, et la passion, la sensualité, la fougue orientale de l’autre. Tsiskaridzé en costume doré, le corps surchargé de bijoux et de pierreries, à la personnalité débordante, enthousiaste, presque possédé, face à une Letestu en tenue de bayadère sobre et minimaliste, grande dame timide et sans l’ombre d’un frémissement, évoluant sous la tente usée de Raymonda et d’Abderam… Un moment étrange, qui, en raison même de sa dimension insolite, en deviendrait presque intéressant dans l’atmosphère compassée qui inonde le gala.

Aurélie Dupont et Ruslan Skvortsov, dans leur retenue commune, nous offrent à l’inverse  une prestation à la fois équilibrée et sereine du pas de deux de Giselle. S’il est parfois difficile, sauf à être un admirateur éperdu de la dame, de suivre Aurélie Dupont, à laquelle manque toujours un certain sens du drame, tout au long d’un ballet en plusieurs actes, à l’échelle d’un pas de deux tel que celui de Giselle, le meilleur de l’étoile, à commencer par ses qualités de styliste, se lit et se savoure avec un plaisir d’esthète non dissimulé. Ruslan Skvortsov, quant à lui, fait voir à ses côtés de belles qualités de partenariat, en plus d’une sobriété appréciable dans le geste. Le saisissement n’est pas là certes, pas plus que l’émotion, mais un travail d’orfèvre délicatement ciselé peut aussi avoir ses charmes…

Le sommet de cette première partie reste incontestablement le duo du Tricorne confrontant Maria Alexandrova, toute de feu et de flamme dans sa robe inspirée du costume mythique de Fanny Elssler dans la « cachucha », et José Martinez, en Meunier castillan de carte postale, inspiré et plus vrai que nature. Maria, la Russe explosive, accélère avec un plaisir non feint les tempi à une vitesse phénoménale, tandis que José, l’austère Espagnol, maître ès virtuosité, semble comme galvanisé par cette partenaire déchaînée, à la sensualité impérieuse et à l’enthousiasme communicatif. Toute l’Espagne stylisée et rêvée des romantiques est là, ressuscitée par le filtre amusé de Massine et de de Falla. Question : peut-on encore revoir décemment Le Tricorne après une telle démonstration?

On ne s’attardera pas en revanche sur le Pas de trois du Cygne noir, dénué d’âme, qui clôture la première partie. Détaché de  l’action, interprété sur une scène entièrement vide éclairée d’un rose de maison de poupée, le choix du morceau, vu et revu, n’aide pas, on en convient, à l’éclosion de l’art, et l’on a déjà éprouvé ce vide en d’autres circonstances… Il n’empêche… Il ne laisse plus voir ici que « la » Zakharova, en diva souveraine de sa tour d’ivoire, s’accommodant d’un brio technique et stylistique minimal jusque dans ses fouettés – c’est un gala, il faut pourtant en profiter! -, et semblant creuser délibérément le fossé la séparant de ses deux partenaires, Karl Paquette et Stéphane Bullion, ce dernier il est vrai peu à l’aise dans la pompeuse cape de Rothbart. Tant individuellement que dans les duos, tous deux paraissent avoir du mal à suivre le rythme et l’autorité qu’elle impose, objets de la seule véritable ovation de la soirée – hélas! Une telle démonstration de force, solitaire, loin d’éblouir et de suggérer le drame représenté, prive au final le fragment de sa vie et de sa dynamique propres.

Petrouchka

Après la série de courts ballets et de pas de deux, la deuxième partie, centrée sur le seul Petrouchka, accueille Natalia Ossipova pour ses débuts dans le rôle de la Ballerine, qu’elle devrait reprendre en fin de saison au Bolchoï pour la recréation annoncée de Petrouchka par Sergueï Vikharev. Alors bien sûr, les chaussons de Natalia ne sont pas ceux de Clairemarie… Et de cette disparité culturelle,  de cette manière différente de ciseler les pas et d’en marquer les accents, on pourrait sans doute écrire des pages…  Le rôle de la Ballerine est très contraint et ne laisse pas beaucoup de liberté interprétative, mais la personnalité de la soliste du Bolchoï y apparaît toutefois, dans les limites imparties par la chorégraphie, vive, radieuse, éclatante, au travers d’une gestuelle dynamique, qui sait être mécanique et en même temps empreinte d’humanité et d’émotion, d’une musicalité tellement parfaite qu’elle semble laisser parfois ses excellents comparses, Benjamin Pech et Yann Bridard, un peu à la traîne, comme débordés par son tempérament fougueux. La Ballerine de Petrouchka à Paris, la première d’Esmeralda à Moscou pour Noël, le Casse-noisette à nouveau à Paris le mois prochain – autant de rôles qu’elle n’a jamais dansés -, Natalia Ossipova, quoi qu’on en dise, ne cesse pas d’impressionner, et jusqu’au plus sceptique. En cette soirée de gala,  et dans ce ballet inoubliable qui met autant en valeur le corps de ballet que les solistes, elle se révèle tout simplement merveilleuse, aux côtés d’un très beau trio – sinon quatuor – d’interprètes. Un dénouement qui passe comme un rêve et… rend heureux!

Maria Alexandrova, Le Tricorne © Mikhaïl Logvinov

Puisque jamais 2 sans 3, après Bordeaux et le présent gala, un compte-rendu des soirées « Hommage aux Ballets russes » de décembre de l’Opéra de Paris devrait suivre… un jour!…