Londres (Royal Opera House) – Tournée du Mariinsky – La Bayadère

La Bayadère
Londres, Royal Opera House
12 août et 13 août (matinée + soirée) 2011

A vrai dire, dans la Bayadère du Kirov, on ne se préoccupe guère de la « production », loin du faste matériel déployé par celle de Noureev – une oeuvre en soi, digne d’être commentée – ou par la sublime reconstruction de la version 1900 de Vikharev, donnée à Londres en 2003 et lâchement laissée de côté par le Mariinsky ces dernières saisons.

Les décors sont d’élégantes toiles peintes, qui reproduisent consciencieusement les dessins du XIXe siècle ; les costumes, colorés et sans sophistication particulière, sont en général jolis, agréables et de bon goût (avec une Manou sensiblement plus habillée que celle du Bolchoï…), mais pour le reste, il n’y a pas grand-chose à dire de plus. Si l’on y retrouve naturellement toutes les attractions exotiques attachées au ballet (un Brahmane implacable ressemblant à une gravure, incarné pour l’éternité par le grandiose vétéran Ponomarev, un Rajah d’opérette à la Iznogoud – RIP à son papa! -, des chaises à porteurs clinquantes comme il se doit, un bon vieux tigre en peluche synthétique, un éléphant monumental, qui vaut d’ailleurs bien celui de Paris, une Idole, très convenablement dorée…), on sent bien que tout cet attirail est d’ordre essentiellement symbolique et n’a qu’une fonction, celle de mettre en valeur la beauté de la danse et le lyrisme de l’école de Saint-Pétersbourg, le seul véritable sujet d’intérêt ici – exactement comme dans Le Lac des cygnes. De fait, tout le spectacle semble conçu pour culminer dans le tableau irréel de la Descente des Ombres, servi chaque soir par un corps de ballet et des solistes naturellement glorieux, en parfaits connaisseurs du livre qu’ils sont tous.

Du côté de la chorégraphie, les Parisiens n’ont pas de raison d’être dépaysés par cette Bayadère, donnée dans la version de 1941 revue par Vakhtang Chabukiani et Vladimir Ponomarev. Elle est en effet le modèle à partir duquel Rudolf Noureev (avec l’appui très notable de Ninel Kurgapkina) a monté la sienne à Paris, sans s’en écarter fondamentalement (et pourtant avec des droits d’auteur en prime). Pour le coup, il n’y a que les Anglais pour trouver que tout ça se finit un peu en queue de poisson, la version Kirov étant dépourvue du fameux quatrième acte de la destruction du temple, réinventé par Makarova en 1980.

Le Mariinsky n’est peut-être plus ce qu’il était, mais, à ma connaissance, aucune autre compagnie, pas même le Bolchoï (pourtant vu avec de très bonnes distributions dans ce ballet), n’est encore capable de nous aligner à la suite quatre Nikiya comme celles que Londres a pu admirer en conclusion de cette tournée : entre Tereshkina, Vichneva, Kondaurova et Lopatkina, toutes parfaites stylistes et puissantes interprètes, on se bat simplement pour savoir laquelle est la plus accomplie des quatre. Les Solor sont, eux, désespérément bons, voire excellents, y compris Korsuntsev, d’évidence le moins virtuose de la bande et le plus guindé dans l’incarnation du guerrier. Là où on l’on peut dire que ça pèche en revanche, contrairement à ce que peut nous offrir dans le même temps le Bolchoï, c’est du côté des Gamzatti : Anastasia Matvienko et Anastasia Kolegova ne sont certes pas de mauvaises danseuses, ou de celles qui flanchent douloureusement dans la technique, mais l’une et l’autre, avec des nuances (Kolegova a une danse tout de même bien plus policée que celle, très internationale, de Matvienko), peinent franchement à s’élever au niveau artistique des couples principaux. Il est vraiment regrettable que le Mariinsky, avec la réserve de solistes de talent qu’il possède, se contente actuellement de tout miser sur les deux rôles confiés aux étoiles et laisse celui de Gamzatti à des premières solistes au mieux efficaces, mais sans grande envergure et simplement bien en cour (où sont les Osmolkina, Novikova, Tkachenko, Zhelonkina…?). Peut-être éprouve-t-on cette même frustration avec l’Idole dorée (rôle interprété, selon les soirs, par Alexeï Timofeev, Vassili Tkachenko – un tout jeune que je n’ai pas vu malheureusement -, et Filip Stepin) qui ne laisse voir que de bons solistes, là où l’on attendrait pourtant (Thibault forever…) un virtuose éclatant du niveau de Shklyarov, qui a, désormais étoile, abandonné le rôle pour celui de Solor.

Bref, en dépit de ces réserves d’ordre général, j’ai pu apprécier trois des quatre représentations de cette petite série de Bayadère.

Viktoria Tereshkina et Vladimir Shklyarov sont très certainement l’image, présente et des années à venir, du Mariinsky et, par-delà leur fougue et leur technique superlatives à tous les deux, ils sont aussi le couple idéal à distribuer pour une première de ce type. Par l’autorité qu’elle dégage, Tereshkina peut sembler plus naturellement une Gamzatti, rôle qu’elle a interprété par ailleurs. Pourtant, son physique exotique, mystérieux, d’une infinie souplesse, ainsi que la passion débordante qu’elle déploie dans le jeu, font aussi d’elle une Nikiya très convaincante, ténébreuse et brûlante, dès les deux premiers actes, et pas seulement dans le troisième, taillé pour la perfection et le raffinement de sa technique classique. Sa Nikiya apparaît néanmoins pour l’instant un tantinet moins accomplie dans le détail que son Cygne (vraiment extraordinaire), ce qui donne parfois l’impression qu’elle domine trop son monde, à commencer par la Gamzatti – certes plutôt fade – d’Anastasia Matvienko, mais aussi, dans le deuxième acte, le Solor de Vladimir Shklyarov, redevenu tout petit garçon face à cette tragédienne envoûtante. Il faut dire que Shklyarov est plus prince (très très) charmant que sombre guerrier oriental, et, tout séduisant et brillant virtuose qu’il soit, il lui reste encore, avec l’autorité magistrale qu’il impose déjà, une petite marge de progression sur le plan de l’incarnation du personnage.

Pour la matinée du samedi, Ekaterina Kondaurova remplaçait, aux côtés de Denis Matvienko, Alina Somova, à la grande joie (secrète bien entendu) de maints balletomanes (Alina, peu distribuée sur cette tournée, semble pourtant être en grande voie de réhabilitation auprès des « spécialistes », ça aurait pu valoir le coup aussi de constater les changements…). De toutes les Nikiya du monde, Kondaurova est indubitablement la plus belle et la plus glamour, à défaut d’être la plus touchante – d’autant plus difficile dès lors de créer une image du personnage qui ne se confonde pas avec celle de sa propre beauté. Pourtant, on ne voit pas vraiment où est l’erreur, même si, en termes de projection, elle reste, sans qu’on sache trop expliquer pourquoi, en-deçà de Tereshkina, Lopatkina ou Vichneva (elle est beaucoup plus « jeune » aussi dans le rôle). Plus douce et humble que Tereshkina la veille, elle délivre un troisième acte d’une très grande pureté académique. Denis Matvienko est pour elle un partenaire impromptu mais efficace, en même temps qu’un Solor idéal à tous points de vue – et plus qu’éprouvé (avec quelle compagnie ne l’a-t-il pas dansé?). Avec Anastasia Matvienko en Gamzatti, plutôt meilleure que lors de la première, ce trio se révèle sans doute le plus équilibré de la série.

Avec Lopatkina en Nikiya, la tournée se terminait véritablement en apothéose, même si, avec le Mariinsky, l’on reste loin – et c’est très bien ainsi – de l’ambiance survoltée et des transes collectives provoquées par le Bolchoï en ces mêmes lieux. Dès la première seconde de son apparition en bayadère voilée, jusqu’à la fin du ballet en reines des Ombres, on est littéralement happé, hypnotisé par ce qu’elle offre, quelque part bien au-delà de la perfection technique et stylistique à peu près également partagée par les autres solistes ou étoiles de la compagnie. Lopatkina est parvenue à un tel sommet artistique que, dans ce rôle mystico-tragique qui semble écrit pour elle, au moins autant que celui d’Odette, elle n’a jamais besoin de « montrer » – d’être virtuose ou de jouer péniblement à l’actrice. Son intense spiritualité, la tendresse et l’intelligence dont se chargent tous ses gestes, conjuguées à la leçon de style magistrale qu’impose sa danse, suffisent amplement à nous emporter dans le rêve de Petipa. Lopakina en Nikiya est une révélation, elle donne au rôle tout simplement son sens. Korsuntsev ne s’élève évidemment pas au même niveau de virtuosité que Shklyarov, Matvienko ou Zelinsky, qu’on a loupé cette année (il remplace notamment la série de double-assemblés, merveilleusement exécutée par ses collègues, par un simple manège de grands jetés – magnifiques d’ailleurs), il n’a pas non plus l’énergie et la fougue rêvées d’un Solor, mais il possède cette force et cette autorité virile uniques – et fort appréciables – des danseurs du Mariinsky qui, à défaut de beaucoup danser dans les ballets classiques, savent toujours, de l’étoile au dernier figurant, imposer sur scène une noble et puissante allure.

Ce qui reste d’une Bayadère du Mariinsky, c’est, au moins autant que les étoiles, le corps de ballet – et notamment celui de la Descente des Ombres. D’une poésie et d’une musicalité uniques, respirant d’un même souffle, il ne faillit pas à sa réputation, même parvenu en bout de course. Les Trois Ombres se révèlent en revanche un peu inégales selon les représentations, surtout concernant la troisième, la plus difficile, systématiquement confiée, semble-t-il, à une très grande danseuse, aux lignes magnifiques, mais à la stabilité et aux articulations douteuses (Daria Vasnetsova en alternance avec Oxana Skorik). En revanche, Valeria Martynyuk (délicieuse dans la Manou également) en Première Ombre, Yana Selina ou Maria Shirinkina en Deuxième, sont musicalement et stylistiquement parfaites, exactement ce que l’on attend du Mariinsky. A part ça, révolution culturelle ou pas dans la compagnie, on semble aujourd’hui beaucoup moins dans la lutte aux développés célestes qu’il y a quelques années, comme en témoignent en particulier le pas de quatre des Bayadères et le très classique Grand pas du deuxième acte – un pur concentré de bonheur impérial.

Vladimir Ponomarev (le Brahmane), Ouliana Lopatkina (Nikiya), La Bayadère © Théâtre Mariinsky

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Spectacle de fin d’études de l’Académie Vaganova – Programme

Spectacle de fin d’études de l’Académie Vaganova
18, 19 et 26 juin 2011

Première partie

Pour le 140ème anniversaire de la naissance d’Alexandre Gorsky

Le Petit Cheval Bossu (extrait) : Scène sous-marine
Musique : Cesare Pugni, Ricardo Drigo, Boris Asafiev
Chorégraphie : Alexandre Gorsky, remontée par Youri Bourlaka

L’Impératrice de la Mer : Isabella Maguire [Grande-Bretagne] (18), Elizaveta Kaukina (19), Olga Smirnova (26)  (élèves de dernière année)
Le Génie de la Mer : Serguéï Strelkov (18, 19), Nikita Nazarov (26) (élèves de dernière année)
L’Océan : Artyom Sorochan (18, 19), Takano Enen [Japon] (26) (élèves de dernière année)
Les Perles : Yana Yashenko et  Sofia Smirnova (18, 19), Arina Varentseva et Ksenia Ananieva (26) (élèves d’avant-dernière année)
Les Deux Coraux : Irina Tolchilshikova et Alexandra Somova (18), Yulia Kobatova & Anastasia Asaben (19, 26) (élèves de dernière année)
Les Algues, la Méduse : élèves de diverses sections de l’Académie Vaganova

En vidéo, la reconstruction de Youri Bourlaka pour le Ballet de Cheliabinsk (2008), et le pas de trois « L’Océan et les Perles », extrait de cette même reconstruction, par les élèves de l’Académie Vaganova (juin 2011)…

 

Deuxième partie: Divertissements

Les 18 et 19 juin (programme identique, à l’exception de La Lettre et Entre nous, uniquement le 18) :

Grande Valse (R. Glière / I. Larionov) – élèves des petites sections et des sections intermédiaires
Pas de deux, extrait de La Légende de l’Amour (A. Melikov / Y. Grigorovich) – Ekaterina Bondarenko (élève de dernière année) et Eldar Yangirov (élèves d’avant-dernière année)
La Lettre (M. Richer / K. Keikhel) – Irina Tolchilshikova (élève de dernière année)
« Gopak », extrait de Taras Boulba (Soloviev-Sedoy / R. Zakharov) – Yaroslav Ryzhov (élève de dernière année) ;  Matiyama Takatosi  et Takano Enen (stagiaires étrangers)
Entre nous (Walter / I. Larionov) – Tatyana Goriushkina (élève de dernière année) et  Gianlucca Sermattei (stagiaire étranger)
Valse de Vienne (J. Strauss / L. Jakobson) – Ekaterina Ulitina (élève de dernière année) et Yaroslav Pushkov (élève d’avant-dernière année)
Intermezzo (G. Puccini / V. Baranov) – Kristina Shapran et Serguéï Strelkov (élèves de dernière année)
Pas de trois, extrait de Paquita (L. Minkus / M. Petipa) – Alexandra Somova (élève de dernière année), Ksenia Shevtsova et Daniil Lopatin (élèves d’avant-dernière année)
« Panaderos » (Danse espagnole), extrait de Raymonda (A. Glazounov / M. Petipa) – Galina Rusina et Vladislav Makarov (élèves de dernière année)

Le 26 :

Pas de deux, extrait de La Fille mal gardée (P. Hertel /A. Gorsky) – Ekaterina Malykhova (élève d’avant-dernière année) et Yaroslav Ryzhov (élève de dernière année)
Duo, extrait du Bal Fantôme (F. Chopin / D. Bryantsev) – Ksenia Shevtsova (élève d’avant-dernière année) et Daniil Starkov (élève de dernière année)
Danse Indienne, extraite de l’acte II de La Bayadère (L. Minkus / M. Petipa) – Irina Tolchilshikova (élève de dernière année), Eldar Yangirov, Yuri Zolotukhin (élève d’avant-dernière année) et les élèves des cours intermédiaires)
Entre nous (Walter / I. Larionov) – Tatyana Goriushkina (élève de dernière année) et  Gianlucca Sermattei (stagiaire étranger)
Pas de deux de l’Oiseau bleu, extrait de La Belle au bois dormant  (P. Tchaïkovsky / M. Petipa) – Ekaterina Bondarenko et Artyom Sorochan (élèves de dernière année)
Pas d’Esclave, extrait du Corsaire (M. Petipa / P. Oldenburgsky) – Ksenia Zhiganshina (élève du premier cours) et Matiyama Takatosi (stagiaire étranger)
Thais (J. Massenet / Roland Petit) – Olga Smirnova et Vladislav Makarov (élèves de dernière année)

En vidéo, le pas de deux de Thaïs, de Roland Petit, merveilleusement dansé par Olga Smirnova et Vladislav Makarov…

Troisième partie

La Bayadère (extrait) : Tableau des Ombres
Musique : Ludwig Minkus
Chorégraphie : Marius Petipa

Nikiya : Olga Smirnova (18, 19) / Kristina Shapran (26) (élèves de dernière année)
Solor : Nikita Nazarov (18, 19) / Serguéï Strelkov (26) (élèves de dernière année)
Première Ombre :  Yulia Kobatova (18), Irina Tolchilchikova (19), Elizaveta Kaukina (26) (élèves de dernière année)
Deuxième Ombre : Anastasia Asaben (18, 19) (élève d’avant-dernière année), Yulia Kobatova (26) (élève de dernière année)
Troisième Ombre : Elizaveta Kaukina (18), Tatyana Goriushkina (19), Alexandra Somova (26) (élèves de dernière année)
Les Ombres : élèves des sections intermédiaires

Et un petit extrait de la Descente des Ombres et de la prestation d’Olga Smirnova…

Filmée des coulisses…

Toutes ces informations sont disponibles, en russe, sur le site de l’Académie Vaganova (cliquez sur les dates pour avoir le programme détaillé, disponible en fichier attaché). J’ai simplement omis de mentionner le nom des différents professeurs et répétiteurs. Pardon pour les éventuelles erreurs de traduction ou de transcription.

Berlin (Deutsche Oper) – La Bayadère

La Bayadère
Staatsballett Berlin
Berlin, Deutsche Oper
4 juillet 2010

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Quoi de neuf sous le soleil de juillet dans le monde de la danse?… La Bayadère bien sûr, de retour sur la scène du Deutsche Oper pour conclure avec éclat la saison de la compagnie berlinoise…

Après celles de Natalia Makarova et de Rudolf Noureev, La Bayadère de Vladimir Malakhov est un peu la dernière née au rayon des versions occidentales du classique de Petipa, puisant dans l’héritage conjugué des deux précédentes, tout en apportant, conformément à la loi du genre, ses propres innovations. Montée initialement pour l’Opéra de Vienne, en 1999, elle revêt à coup sûr une importance particulière dans l’histoire présente du Ballet de Berlin, bien au-delà de la notoriété de ses interprètes féminines les plus fameuses, de Diana Vichneva à Polina Semionova. Reprise régulièrement, elle est en effet le premier « classique » que Malakhov a offert au Staatsballett, au moment de son arrivée en 2002 au poste d’intendant de la troupe, anticipant par là une politique de recréation d’un répertoire, étendue depuis à La Belle au bois dormant, et, plus récemment, à La Péri.
 

Chorégraphiquement – et musicalement – différente des versions Noureev (ce dernier avait pour l’essentiel adapté la chorégraphie du Kirov de 1941, sans la transformer fondamentalement) et Makarova (on ne s’en plaindra certes pas, surtout concernant les arrangements musicaux concoctés par le sieur Lanchbéry pour le Royal Ballet), la production de Malakhov, en quatre actes, réalise toutefois, comme cette dernière, le rêve d’une Bayadère achevée… non sur l’abstraction de l’acte des Ombres, mais sur l’union nirvanesque de Nikiya et du guerrier indien, suite à la destruction du temple, ordonnée au moment même où sont célébrées les noces terrestres de Solor et Gamzatti (dont le nom (re)devient ici Hamzatti, comme dans la production originale). Quelques autres détails de composition peuvent rappeler au demeurant la version de Makarova : l’absence du Pas d’esclave au premier acte, la réduction notable du grand divertissement du second acte, d’où disparaissent la Danse des Perroquets et la Danse indienne, en même temps que l’éléphant de carton-pâte (métamorphosé en décor dans le tableau initial)… Surtout, la variation de l’Idole dorée, reléguée, à l’instar de cette même version, au dernier acte, n’y est pas traitée comme un divertissement festif, mais comme l’incarnation efficace de la plainte adressée par Solor au Bouddha : de la statue du dieu jaillit soudain une créature bondissante et virtuose, qui se charge ensuite, en filigrane, de venger la danseuse sacrée et de réunir les amants. Le quatrième acte de Malakhov reprend encore l’idée, empruntée à La Sylphide, du pas de deux transformé en pas de trois, au cours duquel Nikiya apparaît à Solor à l’instant de ses noces. En écho à l’esprit très pédagogique, sinon démonstratif, qui imprègne cette Bayadère, le voile blanc que Solor présente à Gamzatti se teinte alors en rouge-sang, révélant la culpabilité de celle-ci aux yeux du fiancé, brisant par là-même la possibilité d’une alliance terrestre entre les deux protagonistes.

Les nouveautés les plus sensibles apportées par la chorégraphie de Malakhov sont, au fond, surtout d’ordre musical, puisqu’elle comprend un certain nombre d’interpolations tirées de partitions méconnues (et pas désagréables, si l’on veut bien passer sur l’interprétation de l’orchestre) de Minkus. Fiammetta, Le Poisson doré, Roxane, reine du Monténégro…, des noms rêvés et tout un pan oublié du ballet russe du XIXème siècle y revit l’espace de quelques instants… pour le plus grand plaisir des amateurs d’archéologie choréo-musicale… Ainsi, à la suite de la procession du deuxième acte, une valse, plutôt réussie, réunit le corps de ballet masculin et les danseuses à l’éventail ; de son côté, la variation du Serpent subit après l’adage un ajout inédit qui réécrit en grande partie le passage allegro… Dans la continuité de Noureev, Malakhov a également rechorégraphié certains passages, dans le but sans doute d’équilibrer davantage encore parties féminines et masculines : la danse des guerriers dans le deuxième acte (deuxième tableau du premier dans la version Noureev), la variation de Solor « à l’opium » précédant l’acte des Ombres, la danse des chandelles, exécutée comme chez Noureev par le corps de ballet masculin, mais réglée ici dans un esprit décalé, presque « cabaret » – qu’on peut juger, sinon risible, du moins d’un goût discutable…

Bref, au-delà de ces détails, aptes à renouveler la vision du ballet, la version comporte sa propre cohérence narrative et chorégraphique, avec un souci, semble-t-il, de mettre particulièrement en valeur, par la mise en scène et les accessoires, la rivalité, réelle et symbolique, entre les deux héroïnes se disputant Solor. Le voile blanc en particulier, don initial de Solor à Nikiya, joue le rôle d’un leitmotiv narratif – gage d’amour ou de trahison – parcourant les quatre actes jusqu’à l’apothéose finale, qui figure les deux héros reliés l’un à l’autre – et au Ciel – par le voile de la danseuse sacrée, devenu désormais symbole mystique de leur union. Le « dévoilement » de Gamzatti au deuxième acte, alors qu’elle va être présentée à Solor, se superpose par ailleurs à celui de Nikiya, lors de son apparition face au Brahmane au début du premier acte, et tour à tour, en conclusion des différents tableaux, chacune est mise en scène en train de crier vengeance dans une pantomime à peu près identique – et pour le moins lisible. De manière plus générale, les effets dramatiques prennent ici une coloration très cinématographique – tendance Bollywood? -, avec un mime attribué aux rôles de caractère (Dugmanta, le Rajah de Golconde, interprété par Tomas Karlborg, le Grand Brahmane, par Michael Banzhaf…), assez éloigné de la manière russe, et qui ne craint pas une certaine outrance démonstrative lors des moments-clé de l’action.

Du côté de la scénographie et notamment des costumes, signés Jordi Roig, c’est une débauche de tissus précieux aux couleurs chatoyantes dont on se dit qu’ils n’ont pas grand-chose à envier à la version « chic et choc » parisienne… qui paraît être à cet égard comme un modèle à défier, dans la pompe comme dans le kitsch. Défi surmonté sans aucun doute avec les costumes, la vision de certaines scènes rappelle aussi avec bonheur la mosaïque polychrome des tableaux les plus réalistes de la peinture orientaliste… Les décors mêlent stucs, boiseries, marqueteries de carton-pâte et toiles peintes en arrière-plan pour certaines scènes, avec une réussite en revanche plus inégale sur ce plan-là. Dans l’Acte des Ombres notamment, la reproduction, d’un réalisme par trop simpliste, des cimes de l’Himalaya, pèche par excès de démonstration et de clinquant, loin de l’onirisme du style pictural orientaliste, frôlant la parodie involontaire en un moment qui devrait être de pure poésie… Dommage que le cadre du palais du Rajah demeure aussi sur la scène du Deutsche Oper durant le tableau des Ombres, probablement faute d’entracte précédant la dernière partie et permettant le changement. La destruction du temple, si elle est certes délicate à mettre en scène de façon à la fois vraisemblable et spectaculaire, sombre ici dans la facilité et la banalité des effets stroboscopiques… à vous faire regretter les bonnes vieilles machineries d’autrefois…

Quoi qu’il en soit, une telle production, ici ou ailleurs, reste un moyen idéal pour faire briller l’ensemble des danseurs d’une troupe classique, du corps de ballet aux étoiles, en passant par les demi-solistes, et incidemment, pour mesurer, sinon son niveau, du moins son état de forme… Rien de plus révélateur en effet que de regarder évoluer une compagnie un soir sans enjeu, parmi d’autres, et en l’absence de ses stars planétaires – qui ne penserait bien sûr ici à Polina Semionova, séduisante image pour le reste du monde de la jeunesse, de la vitalité et de la virtuosité bien réelles du Ballet de Berlin d’aujourd’hui…

Justement, pas de superstars du ballet – de celles qui peuvent brouiller le paysage environnant – pour cette représentation, mais d’excellents solistes locaux, d’un calibre qu’on pourrait objectivement placer très haut à l’échelle internationale de la danse, à commencer par l’étonnante Beatrice Knop dans le rôle de Nikiya, qui évolue là aux côtés de Dmitri Semionov, dans celui de Solor. Beatrice Knop, l’une des rares danseuses allemandes de la troupe, a interprété Gamzatti avant d’être Nikiya (notamment lors de l’entrée au répertoire du ballet, tandis que Diana Vichneva tenait le rôle de la Bayadère), et en la voyant, on comprend très bien pourquoi. Très grande, d’une élégance empreinte de noblesse, elle dégage à l’évidence une forte personnalité, en plus de démontrer, dans les moments opportuns, une virtuosité qu’on sent rarement prise en défaut (superbes développés en arabesque sur pointes – tellement facile! – dans la variation du Serpent…). Cette allure souveraine se conjugue néanmoins à un travail des bras et du haut du corps raffiné et expressif – l’une des clés du rôle, bien trop négligée par le Ballet de l’Opéra de Paris. Sa Nikiya n’est certes pas du genre humble et fragile, elle impose dès l’entrée sa présence aristocratique, mais celle-ci est toutefois tempérée par la sérénité joyeuse et la douceur qui se dégagent de son expression dans les duos d’amour avec Solor. Son interprétation possède enfin, inaltérables et sans artifice, cette mélancolie, ce sens du tragique, qui transcendent tout le reste, et que seule une Delphine Moussin est encore capable de nous délivrer à Paris. La réussite de sa prestation tient tout autant à ses qualités personnelles, à ce feu sous-jacent qui anime constamment sa danse, qu’au partenariat peaufiné, et qu’on sent aussi très complice, avec Dmitri Semionov, dont la danse bondissante et précise suscite à juste titre l’enthousiasme d’un public berlinois étonnamment démonstratif, en paroles comme en actions. Dmitri Semionov – qui n’est pas que le « frère de », qu’on se le dise… – possède l’élégance très typée des danseurs du Mariinsky (compagnie où il a été soliste), un mélange unique d’autorité, de fougue et de réserve aristocratiques, qui sied idéalement au rôle de Solor, prince et guerrier indien, tenant de l’apollinien autant que du dionysiaque. Sa taille impressionnante (dans un monde envahi par les grands danseurs) ne l’empêche pas du reste de déployer avec bonheur tout l’arsenal du parfait virtuose classique, qui domine avec aisance ses deux variations (plus une, si on compte l’adage Malakhov du troisième acte) : saltation brillante, vélocité dans les manèges, tours en l’air impeccables, doubles assemblés passés en toute sérénité… et avec ce panache qu’on cherche parfois – sans le trouver – ailleurs!… Face à ce genre de démonstration, pas moins inspiré que d’autres du reste, et salué comme il se doit par les spectateurs, il y aurait sans aucun doute de quoi se poser quelques sérieuses questions sur la manière d’envisager aujourd’hui la danse masculine « de bravoure » à Paris… En contrepoint des deux héros, Elena Pris en Gamzatti offre un jeu un peu plus en retrait, moins varié dans les expressions, bien que formellement et techniquement, on ne puisse pas lui reprocher grand-chose. Sa Gamzatti a l’arrogance et l’autorité d’une princesse, mais manque un peu de passion et de venin face à une Nikiya qui a d’évidence son mot à dire dans l’histoire… Son amour pour Solor ne semble se révéler clairement que lors du quatrième acte , qui est l’occasion d’un beau duel imaginaire entre les deux femmes, révélant enfin, par-delà le conflit qui nourrit le drame, le vrai tempérament de chacune. Avouons toutefois que ce dernier acte, qui n’est pas conçu par Malakhov dans un esprit de résurrection archéologique, est passablement difficile à intégrer pour les non-initiés, même s’il a le mérite d’offrir une cohérence et une intelligibilité à l’intrigue.

Par son recrutement très international, le corps de ballet berlinois ne possède évidemment pas au même degré l’unité stylistique et physique qui fait le charme des compagnies russes ou encore du Ballet de l’Opéra de Paris, cette « poésie de la ressemblance » qui seule peut parvenir à vous transcender une poussive Descente des Ombres, à donner du sens à cette suite répétée de pas qui la constitue, au fond les plus simples qui soient… Il séduit toutefois par une belle discipline d’ensemble, une tenue en scène enthousiaste et juvénile, et un niveau technique individuel très homogène, chez les filles comme chez les garçons – très à l’aise dans les sauts en particulier. A côté d’une Djampo et d’un Pas d’action parfois un peu brouillons sur les bords, le trio des Ombres notamment, duquel se détachent Sebnem Gülseker (2ème variation) et Ludmila Konovalova (3ème variation), se montre exemplaire de style, de musicalité et d’entrain conjugués. Parmi les demi-solistes, on signalera encore la prestation d’Artur Lill dans le rôle de l’Idole dorée : un physique idéal de danseur de demi-caractère, et une prestation légère, bondissante et précise dans cet exercice admirable et incompris qu’est celui de la pure virtuosité… Qu’importe que la chorégraphie de Malakhov ne possède pas tout à fait la sophistication de celle de Noureev, elle nous épargne au moins la tension et le travail en force des interprètes, pour laisser place, sereinement, au plaisir conjoint de la musique et de la danse…

L’orchestre du Deutsche Oper enfin, dirigé par Michael Schmidtsdorff, mérite à certains égards une mention finale, à titre de membre honoraire de la nouvelle confrérie internationale pour le massacre de la musique de ballet… Malgré un début très honnête qui pouvait même paraître rassurant à des oreilles parisiennes, il s’est révélé pourtant par la suite en passe de sérieusement concurrencer – jusqu’au violon solo… – l’Orchestre Colonne sur son propre terrain.

Beatrice Knop (Nikiya) et Dmitri Semionov (Solor), La Bayadère © Enrico Nawrath

Xème Festival du Mariinsky (15-25 avril 2010) – Programme

15 avril
Anna Karénine – Première

Ballet en deux actes d’après le roman de Léon Tolstoï
Musique : Rodion Shchedrin
Chorégraphie : Alexeï Ratmansky
Directeur musical : Valéry Gergiev
Décors : Mikael Melbye
Vidéos : Wendall Harrington
Lumières : Jørn Melin
Conception dramatique : Martin Tulinius
Assistante du chorégraphe : Tatiana Ratmanskaya
Production de l’Opéra National de Pologne (Théâtre Wielki)

Anna Karénine : Diana Vichneva
Alexeï Karénine : Islom Baimuradov
Comte Vronsky : Konstantin Zverev
Princesse Shcherbatskaya (Kitty) : Evguénia Obraztsova
Stepan Oblonsky (Steve) : Dmitri Pikhachov
Daria Oblonskaya (Dolly) : Maya Dumchenko
Konstantin Levin : Filipp Stepin
Princesse Betsy : Sofia Gumerova

16 avril
Anna Karénine – Première

Ballet en deux actes d’après le roman de Léon Tolstoï
Musique : Rodion Shchedrin
Chorégraphie : Alexeï Ratmansky
Directeur musical : Valéry Gergiev
Décors : Mikael Melbye
Vidéos : Wendall Harrington
Lumières : Jørn Melin
Conception dramatique : Martin Tulinius
Assistante du chorégraphe : Tatiana Ratmanskaya
Production de l’Opéra National de Pologne (Théâtre Wielki)

Anna Karénine : Uliana Lopatkina
Alexeï Karénine : Sergueï Berezhnoï
Comte Vronsky : Yuri Smekalov
Princesse Shcherbatskaya (Kitty) : Svetlana Ivanova
Stepan Oblonsky (Steve) : Ruben Bobovnikov
Daria Oblonskaya (Dolly) : Yulia Kasenkova
Konstantin Levin : Alexeï Timofeev
Princesse Betsy : Alexandra Iosifidi

 

Alexei Ratmansky dirigeant une répétition d’Anna Karénine

17 avril
Roméo et Juliette

Ballet en trois actes et treize scènes
Musique : Sergueï Prokofiev
Chorégraphie : Léonide Lavrovsky (1940)
Livret : Andrian Piotrovsky, Sergueï Prokofiev, Sergueï Radlov et Léonide Lavrovsky, d’après la tragédie de William Shakespeare
Décors et costumes : Piotr Williams
Création : 11 janvier 1940, Théâtre Kirov, Léningrad

Juliette : Polina Semionova (Staatsballett Berlin)
Roméo : Vladimir Shklyarov
Tybalt : Ilya Kuznetsov
Mercutio : Alexandre Serguéïev

18 avril

La Bayadère

Centenaire de la naissance de Vakhtang Chabukiani
Ballet en trois actes
Musique : Ludwig Minkus
Chorégraphie : Marius Petipa (1877), révisée par Vladimir Ponomarev et Vakhtang Chabukiani (1941), avec des danses de Konstantin Sergueïev et Nikolaï Zubkovsky
Livret : Marius Petipa et Sergueï Khudekov
Décors : Mikhaïl Shishliannikov, d’après les décors d’Adolph Kvapp, Konstantin Ivanov, Piotr Lambin et Orest Allegri (production de 1900)
Costumes : Evguéni Ponomarev (production de 1900)
Lumières : Mikhaïl Shishliannikov
Création : 1877, Théâtre Bolchoï, Saint-Pétersbourg

Nikiya : Viktoria Tereshkina
Solor : Igor Zelensky
Gamzatti : Anastasia Matvienko

La Bayadère

19 avril
Carmen Suite – Etudes – Apollon

Carmen Suite – Première

Musique : Georges Bizet – Rodion Shchedrin
Chorégraphie : Alberto Alonso
Chorégraphe  de la production : Viktor Barykin
Décors : Boris Messerer

Carmen : Uliana Lopatkina
Jose : Danila Korsuntsev
Torero : Evguéni Ivanchenko

Etudes – Première d’une nouvelle version de la production

Musique : Carl Czerny
Arrangements : Knudege Riisager
Chorégraphie : Harald Lander (1948), remontée par Johnny Eliasen
Lumières : Alexander Naymov
Première : 15 janvier 1948, Ballet Royal du Danemark, Théâtre Royal, Copenhague,
Première au Théâtre Mariinsky : 18 avril 2003
Première de la nouvelle version : 27 février 2010

Avec Alina Somova, Filipp Steppin, Denis Matvienko, Alexandre Serguéïev

Apollon

Ballet en deux scènes
Musique : Igor Stravinsky (Apollon musagète)
Chorégraphie : George Balanchine (1928)
Livret : Igor Stravinsky
Version montée par Francia Russell
Décors et lumières originaux : Ronald Bates
Lumières : Vladimir Lukasevitch
Première mondiale : 12 juin 1928, Les Ballets Russes de Serge de Diaghilev, Théâtre Sarah Bernhardt, Paris
Première au Théâtre Mariinsky : 30 avril 1998

Apollon : Andrian Fadeev
Terpsichore : Anastasia Matvienko
Polymnie : Irina Golub
Calliope : Yana Selina

Uliana Lopatkina, Carmen Suite

20 avril
Giselle

Centenaire de la naissance de Tatiana Vecheslova

Ballet fantastique en deux actes
Musique : Adolphe Adam
Chorégraphie : Jean Coralli, Jules Perrot et Marius Petipa
Livret : Vernoy de Saint-Georges, Théophile Gautier et Jean Coralli
Décors : Igor Ivanov
Costumes : Irina Press
Consultant pour la reconstruction de la production (1978) : Yuri Slonimsky

Giselle : Natalia Osipova (Ballet du Bolchoï)
Albrecht : Léonide Sarafanov
Hans : Ilya Kuznetsov
Myrtha : Ekaterina Kondaurova

21 avril
Le Lac des cygnes

Ballet fantastique en trois actes et quatre scènes
Musique : Piotr Tchaïkovsky
Chorégraphie : Marius Petipa et Lev Ivanov (1895), révisée par Konstantin Serguéiev (1950)
Livret : Vladimir Begichev et Vassili Geltzer
Décors : Igor Ivanov
Costumes : Galina Soloviova
Création : 20 février 1877, Théâtre Bolchoï, Moscou (chorégraphie de Julius Reisinger)
Création à Saint-Pétersbourg: 15 janvier 1895, Théâtre Mariinsky  (chorégraphie de Lev Ivanov et Marius Petipa)
Version de Kontantin Serguéïev : 8 mars 1950, Théâtre Kirov, Léningrad

Odette-Odile : Svetlana Zakharova (Ballet du Bolchoï)
Siegfried : Andreï Uvarov (Ballet du Bolchoï)
Rothbart : Konstantin Zverev
Les Amis du Prince : Yana Selina, Valeria Martiniuk, Maxim Zyuzin
Le Bouffon : Grigory Popov

22 avril
Giselle
(Mats Ek)

Ballet en deux actes
Chorégraphie : Mats Ek
Musique : Adolphe Adam
Décors et costumes : Marie-Louise Ekman
Lumières : Jorgen Jansson
Chorégraphes – Assistants de la production : Ana Laguna, Monica Mengarelli
Décors – Assistant de la production : Peter Freiij
Costumes – Assistant de la production : Katrin Brännström

Ballet de l’Opéra de Lyon, dir. Yorgos Loukos

Giselle (Mats Ek)

23 avril
Soirée « Jeunes Chorégraphes » – Smekalov / Faski / Liang

Factory Bolero – Première

Musique : Maurice Ravel
Chorégraphie : Yuri Smekalov
Technical Designer : Alexander Letsius
Costumes : Tatiana Noginova
Lumières : Kamil Kutyev

Avec Viktoria Tereshkina
Anton Korsakov, Karen Ioannissian,
Alexander Sergueïev, Konstantin Zverev, Maxim Zyuzin,
Anton Pimonov, Danila Korsuntsev

Simple Things – Première

Musique : Arvo Pärt
Chorégraphie : Emil Faski
Costumes : Jérôme Marchand
Lumières : Vladimir Lukasevitch

Avec Ekaterina Kondaurova
Maxim Zyuzin, Anton Pimonov, Alexeï Timoféïev,
Fyodor Murashov, Ilya Petrov, Rafael Musin,
Vassili Tkachenko

Flight of Angels – Première

Musique : Marin Marais, John Taverner
Chorégraphie : Edwaard Liang

Avec Olesia Novikova et Léonide Sarafanov
Margarita Frolova, Anastasia Mikheikina,
Olga Gromova,
Kirill Safin, Ilya Levai, Filipp Stepin, Oleg Demchenko

24 avril
La Belle au bois dormant

Ballet-féerie en trois actes avec un prologue et une apothéose
Musique : Piotr Tchaïkovsky
Chorégraphie : Marius Petipa, révisée par Konstantin Serguéïev (1952)
Livret : Ivan Vsevolozhsky, Marius Petipa, d’après les contes de Charles Perrault
Décors et costumes : Simon Virsaladze
Création : 3 janvier 1890, Théâtre Mariinsky, Saint-Pétersbourg
Version révisée par Serguéïev : 25 mars 1952, Théâtre Kirov, Léningrad

Aurore : Alina Somova
Désiré : David Hallberg (ABT)
La Fée des Lilas : Daria Vasnetsova
La Fée Diamant : Valeria Martiniuk
La Princesse Florine : Oxana Skorik
L’Oiseau bleu : Maxim Zyuzin

25 avril

Gala-concert

Immortal Beloved

Musique : Philip Glass
Chorégraphie : Edwaard Liang
Décors et lumières : Edwaard Liang
Costumes : Yana Serebryakova
Directeur musical : Alexandre Novikov

Avec Igor Zelensky, Anna Zharova, Natalia Yershova, Elena Lytkina et les artistes du Ballet de Novossibirsk

Rubis
Musique : Igor Stravinsky
Chorégraphie : George Balanchine
Version montée par Karin von Aroldingen, Sarah Leland, Elyse Borne et Sean Lavery
Scénographie : Sean Lavery (1967)
Costumes : Karinska (1967)
Recréations des costumes supervisée par Holly Hines
Lumière originale : Ronald Bates
Lumière : Perry Silvey
Première mondiale : 13 avril 1967, New York City Ballet, New York State Theater
Première au Théâtre Mariinsky : 30 octobre 1999, Saint-Pétersbourg

Avec Hélène Bouchet (Ballet de Hambourg), Andrian Fadeev, Ekaterina Kondaurova

Divertissement

Scènes et pas de deux tirés de ballets et de compositions chorégraphiques

Avec Alina Cojocaru (Royal Ballet Covent Garden),
Uliana Lopatkina, Irma Nioradze,
Viktoria Tereshkina,
Ekaterina Kondaurova, Olesia Novikova
David Hallberg (American Ballet Theatre),
Martin Vedel (Béjart Ballet Lausanne),
Denis Matvienko, Léonide Sarafanov, Ilya Kuznetsov,
Vladimir Shklyarov

Igor Zelensky, Immortal Beloved

Paris (TCE) – Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg – La Bayadère

La Bayadère
Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg
Paris, Théâtre des Champs-Elysées
24 mai 2009

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Après Le Lac des cygnes, le Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg poursuivait sa brève tournée parisienne avec un autre grand classique du répertoire russe, La Bayadère.

Le ballet est présenté par la troupe dans une version en quatre actes, sur laquelle le spectateur « éclairé » ne doit toutefois pas se méprendre : la destruction du temple n’a pas été exceptionnellement restaurée, le traditionnel premier acte, composé de deux tableaux, a simplement été scindé en deux actes distincts. Pour le reste, la chorégraphie suit de près celle de Petipa figurant au répertoire du Mariinsky, révisée en 1941 par Vladimir Ponomarev et Vakhtang Chabukiani. Si le Pas d’action est fidèlement reconstitué dans l’acte III, certains détails de mise en scène, comme l’arrivée de Solor sur un éléphant ou la participation d’enfants à la danse de l’Idole dorée, sont cependant supprimés, de même que la danse Manou. Le caractère réduit et itinérant de la compagnie peut aisément expliquer ces omissions minimes. Les décors, quant à eux, composés de toiles peintes, reproduisent de manière scrupuleuse et presque muséographique dans leurs motifs et leurs coloris les tableaux orientalistes familiers du spectateur de la production. On pourrait faire une remarque similaire au sujet des costumes, rutilants et colorés, parfois presque pompeux, qui témoignent des moyens conséquents mis en œuvre pour créer l’illusion du « grand spectacle ». Néanmoins, si la scénographie conjugue réussite esthétique et efficacité pratique dans les deux premiers actes, on regrettera encore une fois le prosaïsme des éclairages, cette fois dans l’acte des Ombres : nuit parsemée d’étoiles lumineuses, de couleur blanche ou bleue, soleil orange voilé dans un coin du cadre de scène, tout cela a comme un air de surprise-party adolescente, quelque peu inadéquat en cet instant mystique… Les effets spectaculaires paraissent de trop, là où la nudité d’une scène plongée dans l’obscurité et agrémentée d’un halo de fumée aurait suffi. Elle aurait sans doute permis de mettre davantage en valeur la descente des Ombres, limitées dans leur élan poétique par l’étroitesse et le peu de profondeur de la scène du Théâtre des Champs-Elysées.

Si Le Lac des cygnes, du moins dans sa version pétersbourgeoise, met presque exclusivement l’accent sur le personnage d’Odette-Odile, il n’en est pas de même de La Bayadère qui, en plus des divers rôles secondaires, offre trois rôles d’envergure nécessitant des qualités à la fois techniques et dramatiques de la part des interprètes. Sachant l’aura d’Irina Kolesnikova et son statut d’étoile incontestable au sein de la compagnie, on aurait pu craindre sinon le pire, du moins un déséquilibre patent entre les protagonistes, d’autant que le Solor annoncé, Danila Korsuntsev, étoile invité du Mariinsky, a fait défaut quelques minutes avant le lever du rideau, remplacé au pied levé par le jeune Youri Kovalev (qui, d’après le programme, n’a pas le rôle de Solor inscrit à son répertoire). Les inquiétudes ont pourtant été rapidement balayées… Certes, Youri Kovalev ne déploie pas naturellement toute la puissance un rien barbare du Solor idéal, qui doit s’éprouver dès l’entrée du personnage, mais il charme d’emblée par sa fraîcheur, son engagement et la générosité de son jeu scénique, en plus d’un sourire désarmant venant parachever chacune de ses prestations. Sans être particulièrement virtuose, il possède une belle élévation et se montre vif, léger et précis dans sa danse. Pour des raisons qu’on peut attribuer autant au physique qu’à l’expérience, ses limites se révèlent dans quelques portés, notamment avec Irina Kolesnikova, légèrement plus grande que lui sur pointes. Néanmoins, l’empathie qu’il manifeste vis-à-vis de ses partenaires, à l’image de la générosité de sa danse, emporte l’adhésion. Aux côtés de ce Solor séduisant, peut-être encore un peu vert, Gamzatti et Nikiya font, chacune à leur manière, assaut de force et d’autorité. Entre ces deux-là, c’est un peu le combat éternel, archétypal, entre la brune et la blonde, le feu et la glace… Dans le rôle de Gamzatti, Marina Vejnovets impressionne par ses lignes parfaites et une personnalité scénique qui n’a rien à envier à celle d’Irina Kolesnikova, comme en témoigne le face-à-face entre les deux femmes qui conclut magistralement le second acte. Elle incarne une princesse indienne arrogante, sûre d’elle-même et de sa puissance, qui laisse toutefois percer sa joie et sa fierté naïve de jeune fiancée. Sa variation à l’acte III manque en revanche de fluidité et d’un certain moelleux dans l’attaque, même si la coda est par ailleurs parfaitement maîtrisée, tant dans les fouettés à l’italienne que dans la série de fouettés finaux. Irina Kolesnikova interprète pour sa part une Nikiya vibrante et passionnée, dans le même esprit que son Odette. Si la technique et le style, sans failles, ne suscitent une nouvelle fois aucune réserve majeure, son tempérament très « incarné » et sa beauté profondément théâtrale la rendent sans doute plus touchante dans ce rôle qui est celui d’une femme amoureuse, avant d’être celui d’un esprit éthéré.

La Bayadère possède de nombreux seconds rôles permettant aux danseurs d’une compagnie de briller à la mesure de leurs talents, ce qui, dans une troupe à faible effectif et au niveau relativement hétérogène telle que le Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg, peut apparaître comme un défi. Dans les parties mimées, on soulignera tout d’abord la prestation mémorable de Dimchik Saykeev dans le rôle du Brahmane : ses expressions sont justes, son jeu puissant, mais sans outrance déplacée, et le personnage qu’il incarne, dont on pourrait être tenté de se désintéresser, réussit à participer vraiment de l’action, au même titre que les rôles dansants. En regard de cette prestation, le Rajah Magadaveya et sa suite semblent quelque peu manquer d’autorité et de noblesse. Dans les parties dansées, Alexandra Badina se fait à nouveau remarquer favorablement au sein du trio des Ombres, porteur d’une belle harmonie d’ensemble, même si, au niveau individuel, la troisième Ombre, Anna Sergeeva, connaît quelques soucis techniques dans l’exécution de sa variation. On louera enfin les demi-solistes de la Djampo au second acte et celles du Grand pas au troisième acte, précises dans leur danse et d’une unité parfaite. La descente des Ombres se révèle peut-être plus délicate. Elle ne souffre d’ailleurs pas tant d’un manque d’harmonie – l’unité de style est pleinement réalisée, en dépit de quelques tremblements passagers – que d’éléments extérieurs venant en gommer la poésie intrinsèque, tels que les éclairages inadéquats et les contraintes matérielles liées à la petitesse de la scène. Enfin, comment ne pas mentionner le massacre organisé par l’orchestre, dirigé par Pavel Bubelnikov, pour ce dernier acte?….

Il n’empêche, malgré les quelques réserves que l’on peut raisonnablement émettre sur tel ou tel aspect du spectacle, on reste frappé et séduit par la fraîcheur, le professionnalisme et au fond l’engagement communicatif d’une troupe qui prouve que l’on peut encore proposer, bien au-delà de l’attraction suscitée par le rayonnement indéniable d’Irina Kolesnikova, des spectacles ambitieux, pensés dans le respect fidèle d’une certaine tradition, dès lors que le public accepte lui-même d’aller à rebours des préjugés urbains et des modes passagères.

Irina Kolesnikova (Nikiya) © SPBT

 


Paris (Opéra Garnier) – Tournée du Bolchoï – Soirée Ratmansky/Petipa/Petit

Soirée Ratmansky (Jeu de cartes) / Petipa (La Bayadère, acte III) / Petit (La Dame de pique)
Ballet du Théâtre Bolchoï
Paris, Opéra Garnier
11 janvier 2008

Entre deux vastes fresques narratives et hautement spectaculaires, Le Corsaire et Spartacus, le Bolchoï avait programmé pour sa tournée parisienne une soirée éclectique, associant des œuvres aussi dissemblables que celles d’Alexeï Ratmansky, Marius Petipa et Roland Petit.

Jeu de cartes d’Alexeï Ratmansky, sur la musique éponyme de Stravinsky, ouvrait ce programme. Ballet abstrait conçu dans un style proche de Balanchine, comportant notamment quelques clins d’œil à Rubis, cette oeuvre brève réunit sur scène quinze danseurs dans des ensembles construits sans hiérarchie, où des étoiles côtoient des solistes, voire des danseurs de corps de ballet. La chorégraphie, légère et enlevée, très exigeante physiquement et techniquement, séduit par son côté tout à la fois « glamour » et virtuose et se prête de ce fait assez bien aux qualités des danseurs du Bolchoï qui brillent ici par une énergie et une endurance remarquables. Au sein de ce tourbillon chorégraphique qui ne les laisse guère souffler un seul instant, les danseuses, parmi lesquelles on remarque notamment Svetlana Lunkina, pleine d’esprit, ou la bondissante Natalia Osipova, impressionnent par leurs personnalités scéniques explosives. Exercice de style lumineux et coloré, ludique, à l’image de son titre, Jeu de cartes gagne incontestablement à être revu.

La Descente des Ombres de La Bayadère, bizarrement placée au centre de la soirée alors qu’elle aurait dû en constituer l’apothéose, fut probablement le sommet de ce programme. Au-delà d’un corps de ballet exemplaire et harmonieux, littéralement porté par la musique et la poésie de la scène, les solistes, Svetlana Zakharova et Denis Matvienko, ont livré là une véritable démonstration d’évidence technique et stylistique. Zakharova, métamorphosée en une sublime vision poétique, se révèle une interprète souveraine et infaillible du rôle de Nikiya, tandis que Matvienko campe un fabuleux Solor, passionné, avalant l’espace, possédant de manière idéale le romantisme et la fougue du chef de guerre indien. Le trio des Ombres, interprétées par Maria Alexandrova, Ekaterina Shipulina et Maria Allash, charme également par son élégance et l’harmonie physique et stylistique qui s’en dégage. Aucune des interprètes, il est vrai, ne possède naturellement le caractère spirituel et éthéré de ces créatures confinant à l’abstraction, mais la présence de Maria Alexandrova, majestueuse, et de Ekaterina Shipulina, particulièrement rayonnante, aura en tout cas permis de goûter à un bel exercice de virtuosité.

A certains égards, La Dame de pique a peiné à succéder à ces Ombres saisissantes. Inspiré de la nouvelle de Pouchkine et chorégraphié sur la Symphonie Pathétique de Tchaïkovsky, le ballet de Petit, construit autour de la confrontation entre le personnage d’Hermann et celui de la Comtesse, privilégie le symbolisme aux aspects narratifs et anecdotiques de l’intrigue. Le principal intérêt de l’œuvre réside alors dans les évidentes possibilités dramatiques qu’il offre aux interprètes pour qui il a été créé. Nikolaï Tsiskaridze livre ainsi une interprétation très personnelle du rôle d’Hermann, dont l’expressionnisme est apte à fasciner au-delà même d’une chorégraphie à la virtuosité parfois peu musicale. Quant à Ilze Liepa, issue d’une lignée prestigieuse, elle révèle dans le rôle de la Comtesse son extraordinaire capacité de métamorphose plastique. Si le talent du corps du ballet reste ici peu exploité, on ne peut que saluer de tels artistes, à la présence flamboyante et à l’investissement total.

Article publié dans DLM, n°70.

Une version anglaise de cet article, légèrement différente et plus condensée, a également été publiée dans Pointe Magazine (avril-mai 2008), sous le titre « The Bolshoi winters in Paris »