Paris (Chaillot) – Dans l’esprit de Diaghilev

Dans l’esprit de Diaghilev
Cherkaoui / De Frutos / Maliphant / McGregor
Paris, Théâtre National de Chaillot
19 novembre 2009

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

L’hommage est bien le maître-mot de notre temps. L’année 2009, choisie symboliquement pour célébrer, à grand renfort d’événements culturels, le centenaire des Ballets russes et leur première saison parisienne, n’aura de fait pas manqué de succomber à la tentation commémorative. Spectacles, expositions ou publications se sont ainsi multipliés de toutes parts, pour rappeler le souvenir de la troupe de Diaghilev, fondatrice d’une esthétique qui a sans conteste bouleversé l’histoire de la danse et des arts de la scène et dont on aimerait croire l’esprit encore vivant.

En contrepoint toutefois des célébrations officielles, et parfois dociles, offertes à travers le monde, et comme pour réaffirmer à point nommé que les Ballets russes furent d’abord le réceptacle d’une formidable créativité, propice à tous les arts, Alistair Spalding, le directeur artistique du Sadler’s Wells, invite quatre chorégraphes de notre temps, associés à son théâtre, pour un programme libre de créations, conçues « dans l’esprit de Diaghilev ». Créer des oeuvres actuelles, tout en se situant, par un thème, une image ou une musique, dans le sillage des Ballets russes, telle est l’idée à la fois aventureuse et paradoxale du projet. Un mois après sa première londonienne, l' »esprit de Diaghilev » s’empare du Théâtre de Chaillot pour trois dates jouées à guichet fermé. On aime à répéter la formule emblématique lancée sur le ton du défi par Diaghilev à Cocteau, mais que reste-t-il aujourd’hui de l’étonnement fondateur?

Chargée d’ouvrir la soirée, la pièce de Wayne McGregor, Dyad 1909, peine à exploiter de manière significative la référence obligée aux Ballets russes, en dépit d’un matériau musical et scénographique inédit au service de la chorégraphie. Moins pesant que dans d’autres ballets, mais tout aussi incongru, le prétexte affiché en est l’expédition d’Ernest Shakleton au Pôle Sud, l’année même de la première saison parisienne des Ballets Russes, en 1909 donc, comme le rappelle aux non-initiés le titre de l’oeuvre. L’ouvrage se développe ainsi dans une froide obscurité, sous la lumière métallique de néons bleutés, dans un fouillis de miroirs, réfléchissant de manière erratique des images vidéos à grande vitesse, à la lisibilité parfois douteuse. De son côté, la pénible composition musicale d’Ólafur Arnalds reprend à son compte l' »ésotérisme polaire » inscrit dans l’argument et emblématisé par… un ours au poil fourni, pris dans la tourmente chorégraphique de McGregor. La gestuelle aisément reconnaissable du chorégraphe s’y décline ici, sans surprise, sans beauté et sans la moindre pause, sous forme de solos, duos ou ensembles, qui permettent surtout d’apprécier le travail tout en puissance et en vigueur des huit interprètes de Random Dance, humanoïdes à l’androgynie affichée et troublante – accentuée ici par un travail visuel autour du masque. Oui, mais qu’y a-t-il au-delà? Qu’y a-t-il simplement ici-bas?

AfterLight, le solo de Russell Maliphant, s’affiche comme une sorte de contrepoint absolu à la pièce de McGregor, dont le travail semble encore et encore dédié au seul pouvoir de la matière, jusque dans ses ultimes développements physiques. Inspirée par les dessins d’un Nijinsky ayant déjà sombré dans la folie, l’oeuvre de Maliphant déploie en effet, à l’inverse, une spiritualité intense, hypnotique, mise en scène par un seul homme, derviche urbain des temps modernes. Au son des Gnossiennes de Satie, AfterLight explore dans le dénuement et la sophistication mêlés, les motifs du cercle, de la spirale, du tourbillon. La rotation, l’élévation, la chute, tous les fondamentaux de la danse universelle sont là, sublimés par Daniel Proietto, voisin de palier en survêt’ et danseur miraculeux. Si les Ballets russes marquent l’avènement d’une oeuvre d’art totale, dans laquelle chaque partie contribue de manière égale à l’élaboration du tout, sans avoir l’air d’y toucher, ce petit solo de rien, cette miniature de génie, est alors le meilleur exemple de la résurrection réussie de l’esprit d’un temps. Tout ici se tient absolument, dans un moment de pure beauté, à l’émotion inentamée : la musique lancinante de Satie, la lumière simple et savante réalisée par Michael Hull, tableau et décor vivant en osmose ou en lutte avec l’artiste, le corps concentré du danseur enfin, entre terre et ciel. Faune et Pétrouchka, animal et statue, homme qui danse tout simplement, il redevient, cent ans après, Nijinsky – notre Nijinsky. AfterLight le bien-nommé est au fond de ces courts moments de bonheur qui suffisent à combler une soirée, à en racheter même tous les « péchés ».

Si AfterLight se situe dans un entre deux mondes troublant, le Faun de Sidi Larbi Cherkaoui appartient, lui, résolument à la terre. Réécriture moderne de L’Après-Midi d’un Faune, aux sources explicites et à l’inspiration affichée, la chorégraphie de Cherkaoui offre, en lieu et place du presque-solo de Nijinsky, un véritable pas de deux, à la sensualité animale et acrobatique, dans laquelle la femme n’est plus simplement objet de désir, mais sujet désirant à l’égal de l’homme. Solo dédoublé, rencontre, puis corps à corps conjuguant grâce et brutalité au sein des forêts du mythe, ce Faun, puissamment interprété du reste par les mystérieux James O’Hara et Daisy Phillips, ne cède peut-être qu’à une tentation, celle de vouloir « faire moderne » à tout prix, mais de manière superficielle, en substituant à la seule musique de Debussy, un collage faisant alterner la partition originale et les sonorités électroniques de Nitin Sawhney. L’exercice de relecture chorégraphique n’en acquiert pas plus de sens ni de beauté, il n’en ressort qu’alourdi.

Eternal Damnation to Sancho and Sanchez de Javier de Frutos est la conclusion qui prive de mots. Et de larmes. Et ne nous laisse que le rire. Sans doute fallait-il mettre en scène délibérément, au sein d’un programme finalement très sage, un bon vieux scandale pour se donner l’illusion trompeuse que l’« Etonne-moi » de Cocteau possède encore aujourd’hui une actualité. Ni bon ni vieux pourtant, pur objet de consternation, et vrai pensum, la pièce – la plaisanterie? – de Javier de Frutos est une matière littérale à scandale, qui organise avec le plus parfait cynisme, aussi bien le départ continu de spectateurs que les huées finales, tous écrits dans la partition. Une démonstration en acte du conformisme de l’anticonformisme. Pape bossu et sodomite, laideur torturée à la Francis Bacon, nonnes engrossées et prêtres violés, jouant à l’Apollon de Balanchine, litanies de blasphèmes, entre f… et Ave Maria, chapelets cliquetants, épaisses fumées d’encens, décor parodique de Chapelle Sixtine, le tout revisité par Almodovar, – quoi de nouveau sous le soleil?… -, Eternal Damnation to Sancho and Sanchez ne fait qu’accumuler le grotesque et les signes outranciers, un temps rythmés par la Valse de Ravel, destinés à « faire horreur », dans une apothéose ultime de kitsch rose, vert ou jaune. Un néon de motel descendu des cieux affiche quelques instants ces mots, « Amuse me », et le monstre papal meurt électrocuté sur son trône dans un délire fumant et stroboscopique. « Abuse me », Javier, et tournez manèges… Ici-bas, on en rit encore.

Vidéo : Un extrait d’AfterLight de Russell Maliphant – Solo interprété par Daniel Proietto (1ère partie)
Vidéo : Un extrait d’AfterLight de Russell Maliphant – Solo interprété par Daniel Proietto (2ème partie)


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