Paris (Chaillot) – Forsythe Company – Decreation

Forsythe Company, Decreation
Paris, Théâtre National de Chaillot
19 juin 2008

Cris et grincements de dents

Présenté pour la première fois à Paris, Decreation de William Forsythe clôturait cette année la saison danse du Théâtre National de Chaillot, avant le changement de direction annoncé1.

Créé à Francfort en 2003, Decreation s’inscrit dans la veine expérimentale exploitée depuis quelques années par la Forsythe Company. L’œuvre se situe évidemment très loin de ce que le chorégraphe offrait jadis au travers de quelques pièces emblématiques, inscrites aujourd’hui au répertoire des plus grandes compagnies et faisant désormais figure de « classiques ». Si la déconstruction, comme le rappelle le titre, demeure toujours au centre des obsessions forsythiennes, le propos se détourne ici du cadre strictement chorégraphique et du jeu fascinant avec le langage de la danse académique, pour aborder les rives quelque peu déroutantes de la performance théâtrale.

Construit – paradoxalement – autour du concept de déconstruction, Decreation semble ériger le désordre même en principe d’ordre. Si les corps sont sollicités, c’est plus encore les voix que le chorégraphe exploite ici de manière inédite. Plus d’une heure durant, le public assiste ainsi aux gesticulations, déclamations et vociférations – principalement en anglais, mais aussi en français et en allemand – d’une quinzaine de danseurs-acteurs, accompagnés par des bruitages électroniques distordus et dissonants. 1h10 de glossolalie, sur fond d’images vidéo captées en direct, pour dire l’amour, la jalousie, la haine – ou l’impossibilité de les dire – de manière délibérément incohérente et divagante. La danse subsiste encore, mais de façon minimaliste, dans les évolutions de ces corps convulsés, perpétuellement déformés et décentrés – comme un écho de ces voix insensées dont ils sont le réceptacle -, en quête d’un langage pré-humain, incohérent et monomaniaque, à moins que ce ne soit tout simplement celui, autiste, de notre post-modernité.  « Is this it ? All this pain and confusion, is this our life? »2, s’interroge l’un des personnages durant le spectacle.

Déconcertant – et proprement irracontable -, Decreation l’est pour le moins. La fiche de présentation du programme, intitulée par un effet d’ironie involontaire « Rendre possible l’impossible », plonge un peu plus le spectateur dans la perplexité. L’éclectisme des références revendiquées – de la mythologie grecque à Simone Weil – paraît également bien saugrenu à la vue du spectacle. Quelle est la logique de cette mise en scène aléatoire? De quoi « ça » parle? S’interroger de la sorte ne suffit pourtant pas à rendre une oeuvre intéressante. Jouer perpétuellement avec le paradoxe et l’idée de sens, tout en prenant le contre-pied des attentes du spectateur, ne garantit pas non plus la réussite d’un spectacle qui semble vouloir par avance abolir toute velléité de contradiction. Si un soupçon d’ironie grinçante, où la parole mise à nu utilise les ressorts scéniques d’une esthétique de cabaret, permet de souffler quelques minutes, au final, c’est l’irritation des nerfs qui nous submerge. « This is irritating and I suppose it is intentional »3, répète un autre comparse. Forsythe a décidément réponse à tout.

Le public n’a pas manqué de lui répliquer par des sifflets le soir de la première. Tourner le dos au déjà-vu et d’abord à ses propres poncifs – « faire place au neuf et à l’inconnu », comme il est dit ailleurs dans le programme – est évidemment louable en soi. Forsythe poursuit à présent un autre chemin et nul ne peut lui en vouloir. Mais malgré l’effort de distance, comme pris au piège, on n’éprouve ici que du malaise. Triste fin de saison…

1 Les chorégraphes José Montalvo et Dominique Hervieu succèdent, à compter de la saison prochaine, à Ariel Goldenberg à la direction du Théâtre National de Chaillot.

2 C’est ça ? Toute cette souffrance, toute cette confusion, c’est notre vie ?

3 C’est agaçant et je suppose que c’est délibéré.

Article publié dans DLM,  n°74.

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