Paris (TCE) – Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg – La Belle au bois dormant

La Belle au bois dormant
Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg
Paris, Théâtre des Champs-Elysées
17 février 2011

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Le Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg – SPBT pour les intimes – est vraiment une compagnie comme on n’en fait plus. A Saint-Pétersbourg, où elle est née par la grâce d’un homme d’affaire amoureux d’une ballerine, il lui arrive de se produire dans le lieu le plus charmant qu’on puisse imaginer, un délicieux théâtre de poupée situé dans le Musée de l’Ermitage. Mais sa vie, en réalité, c’est sur les routes du monde qu’elle la passe, six mois durant au minimum, déclinant de manière frénétique et avec une fidélité qu’on pourra juger d’ici bien monotone, les grands classiques de Petipa : Le Lac des cygnes – tube inusable de la troupe -, La Bayadère, Giselle, Casse-noisette, Don Quichotte, ou encore La Belle au bois dormant. Des compagnies russes de ce type, courant le cachet dans les provinces d’Occident, avec un répertoire bien circonscrit, il en existe bien sûr quelques autres. Mais c’est oublier que celle-ci a une raison d’être qui la distingue, son étoile, Irina Kolesnikova, autour de laquelle la compagnie s’est construite et gravite – dans un douloureux anonymat.

Pour la quatrième année consécutive, le SPBT nous revient au Théâtre des Champs-Elysées, avec comme nouveauté de la saison La Belle au bois dormant. On a beau garder un souvenir excellent de leur Don Quichotte, on se doute qu’avec La Belle, ballet d’apparat destiné à faire briller l’excellence et la sophistication des danseurs classiques, l’affaire est loin d’être emballée. Sans grande surprise, toutes les limites de la compagnie s’y font jour et Paris, blasé et repu, en a, malheureusement pour elle, vu bien d’autres. Question chorégraphie, le SPBT suit d’ordinaire les textes, plus ou moins simplifiés, du Petipa révisé par Serguéïev dansé au Mariinsky. Cette Belle, en revanche, naturellement signée sur le papier de Petipa, se démarque quelque peu des versions russes familières : certains passages, comme celui du Panorama, ont été tronqués ou raccourcis (on imagine, avant tout pour des raisons techniques), mais surtout, elle comporte des passages musicaux et des scènes de pantomime résolument inédits, mettant notamment en scène Carabosse (interprétée d’ailleurs avec une certaine finesse par Olga Yakubovitch) dans son antre (lors du Prologue et à la fin du tableau de la Vision).

Le plus dur pour les fans d’Irina, intérêt principal de la compagnie, c’est sans doute de devoir attendre ici un acte entier avant de la voir – enfin! – apparaître. Le prologue, alourdi par une pantomime omniprésente, pèche par un corps de ballet atone et des Fées à l’éclat modeste. On se languit gentiment en se délectant des toiles peintes et des merveilleux costumes de Galina Solovieva, riches, colorés, et toujours de bon goût – sans clinquant aucun. Evidemment, l’arrivée d’Aurore change formellement la donne. Bien qu’Irina Kolesnikova, du haut de sa féminité triomphante, ne soit pas une Princesse Aurore idéale, ni très crédible, elle joue à fond le jeu du glamour et de l’émerveillement et rayonne en véritable étoile au milieu d’une honnête compagnie aux allures provinciales, loin des standards imposés aujourd’hui par le Bolchoï ou le Mariinsky. Il faut reconnaître que le spectacle décolle vraiment à partir de là, et sans pour autant s’élever à des hauteurs vertigineuses de poésie, gagne en qualité dans les actes suivants. Kolesnikova danse l’Adage à la Rose comme d’autres prennent le métro et, à défaut du grand soir, on a la satisfaction de voir les variations virtuoses enlevées ici telles une formalité administrative – le raffinement de l’école russe en prime.

La Fée des Lilas, interprétée par Asthik Ogannesyan, qui nous avait particulièrement séduit en Myrtha et en Reine des Dryades les saisons précédentes, n’a pas ici une présence folle ni une aura très féerique, mais le corps de ballet, harmonieux et musical à la façon russe, est un bel écrin pour l’étoile dans la scène de la Vision. Evguény Ivanchenko, invité du Mariinsky pour accompagner la Princesse Irina, n’a de son côté pas grand-chose à démontrer, sinon ses lignes élégantes et un partenariat attentif et solide – et c’est bien suffisant! Le solo de violon, joué traditionnellement rideau baissé, s’il n’est pas le fait – on s’en doute – du plus grand virtuose de la planète, parvient même à racheter les faiblesses de l’orchestre, largement dépassé par la partition de Tchaïkovsky (mais dont on ne peut que louer la présence renouvelée, en lieu et place d’une bande enregistrée). L’acte III est finalement de tous le plus satisfaisant, et pas seulement pour le grand pas de deux final qui signe l’apothéose du couple principal : le quatuor initial des Fées, impeccable sur la forme, est d’une vivacité appréciable, la Princesse Florine, charmante et stylée, est précise dans ses articulations, et la Chatte blanche finalement assez drôle. Pas de quoi s’extasier outre mesure, mais il en ressort une harmonie – savant mélange d’élégance et de retenue pétersbourgeoises -, qui sauve malgré tout la production de la dérision.

Irina Kolesnikova (Aurore) © SPBT

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Paris (TCE) – Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg – Don Quichotte

Don Quichotte
Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg
Paris, Théâtre des Champs-Elysées
31 octobre 2009

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Qui aurait cru d’avance qu’Irina Kolesnikova, encore et toujours associée à l’image dramatique et lyrique du Cygne, devenue comme l’emblème visuel de sa compagnie, eût pu faire une Kitri aussi naturelle, drôle et flamboyante que celle qu’elle a livrée au Théâtre des Champs-Elysées en ce 31 octobre? Pourtant, plus qu’un autre peut-être, le rôle de la joyeuse fille de Barcelone semble fait pour elle et son tempérament puissant et fougueux. Mélange de gouaille et de distinction, sa Kitri brille par son charme piquant, sa générosité, sa sensualité de bon aloi … et par un abattage digne en tous points d’un Don Quichotte russe, mené à un train d’enfer. Mais au-delà de sa ballerine principale, qui tend parfois à éclipser le reste de la troupe – au point que les distributions ne sont même plus fournies par la production -, il faut dire que le ballet sied particulièrement bien aux artistes du Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg. Bien qu’exigeant, il est moins strictement et continûment marqué par l’académisme que les grands ballets dramatiques que sont Le Lac des cygnes, Giselle ou La Bayadère, sans compter que la jeunesse, la vitalité et le style raffiné des danseurs – les qualités propres à la troupe de Konstantin Tashkin – trouvent idéalement à s’exprimer dans les scènes de caractère qui font tout le sel de l’ouvrage.

La version que présente le Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg est semblable dans sa forme et sa structure à celle qui figure au répertoire du Théâtre Mariinsky, à commencer par le prologue mimé mettant en scène Don Quichotte et Sancho Pança seuls et sans accessoires devant le rideau de scène. La chorégraphie est adaptée toutefois à un ensemble réduit de danseurs itinérants, ne disposant pas de surcroît des moyens scénographiques d’un grand théâtre (Don Quichotte et Sancho Pança notamment voyagent à pied et non sur leur monture traditionnelle – cheval ou âne – le TCE n’a pas offert la ménagerie…). Si quelques coupures mineures sont à signaler, comme la scène du théâtre de marionnettes dans le camp des Gitans ou la Danse Orientale à l’acte III, l’essentiel de la chorégraphie est préservé, jusqu’au Grand Pas final, son pas de six et ses diverses variations, dans l’esprit vif, enlevé et joyeux qui se prête à un ballet de caractère. Les décors sur toile peinte sont assez réussis, trouvent un juste équilibre entre réalisme pittoresque et sobriété colorée (loin du style « nouveau riche » que peut parfois inspirer le SPBT en tant que compagnie privée d’un magnat russe), tandis que les costumes espagnols ou gitans trahissent un investissement plus limité, peut-être au profit des tenues renversantes portées successivement par Irina Kolesnikova – « plaisir des yeux », comme on dit là-bas…

Néanmoins, la belle ne se contente pas d’être belle – ce qu’elle est sans conteste – et d’arborer des tutus ravissants… La Kitri d’Irina, en effet, brille autant par son énergie et sa virtuosité que par ses qualités théâtrales et comiques. Ballet de bravoure, ballet de caractère, ballet comique, Don Quichotte semble en adéquation parfaite avec son tempérament sensuel et terrestre, conjugué ici à sa maîtrise remarquable du style « escuela bolera » (on pourrait dire ainsi qu’au-delà de l’objet, dans ses ports de bras comme dans ses ports de tête, elle a, de manière jouissive, le « sens des castagnettes »), qui s’y engouffrent avec une gourmandise et un sens du sourire au premier degré très appréciables. Le seul moment où l’on pourrait émettre quelques réserves est l’acte des Dryades, où sa Dulcinée apparaît peut-être par trop éclatante et humaine, manquant d’un certain lyrisme et d’un certain abandon propices au rêve. Pour le reste, la chorégraphie met notamment en valeur son aplomb, jamais pris en défaut, ses équilibres naturels et ses développés très fluides, ainsi qu’un ballon remarquable qui lui permet des sauts puissants, nerveux, mais dépourvus d’une agressivité par trop contemporaine, qualité que l’on retrouve encore dans un subtil travail de pointes, de ces pointes qui oublient de se ficher dans le sol comme des couteaux dans le coeur d’un taureau andalou. La pantomime est bien menée, superbement lisible, et surtout, ne connaît aucun temps mort : elle sait se montrer successivement séductrice, mauvaise fille, coquine et coquette avec les différents comparses, et par-dessus tout, elle possède cette force de vie inentamée qui fait tout le prix du personnage. Jusqu’à en lâcher malencontreusement son éventail dans le dernier acte… La scène de rencontre avec Gamache (interprété par Dmitry Shevtsov), qui réussit lui-même à être grossièrement ridicule sans excès gênant, redessine ainsi les contours d’une parfaite petite comédie de moeurs où l’absence de danse ne crée nul effet de manque auprès du spectateur. Le public rit de bon coeur et l’on en redemande… La complicité avec Basilio, incarné par le sympathique et souriant Yuri Kovalev, est palpable, et si celui-ci n’est pas un virtuose impeccable à la Lobukhin ou à la Sarafanov, il sait faire oublier ses approximations techniques, ainsi qu’une certaine lourdeur de géant, par une générosité, une simplicité et un engagement qui s’expriment de manière drolatique dans la scène de la fausse mort, particulièrement bien enlevée.

Le ballet est certes dominé par la personnalité de « la » Kolesnikova et sa maîtrise de toutes les facettes du rôle – au point qu’elle n’aurait franchement rien à envier à bien des solistes actuelles du Mariinsky (ou d’ailleurs!) -, mais ici, la troupe, manifestement heureuse de danser, ne démérite en rien à ses côtés. Si la Giselle pouvait laisser sceptique quant à la pantomime, parfois maladroite, pratiquée dans le premier acte, ce Don Quichotte s’avère en revanche très juste et convaincant dans le ton et l’esprit pour ce qui est de la mise en scène générale de l’action : les rôles de Don Quichotte (Pavel Kholoimenko), Sancho Pança (Dmitri Lysenko), Gamache (Dmitri Shevtsov) ou Lorenzo (Dymchik Saykeev – également Roi Gitan) sont campés avec force et intelligence, tandis que dans les rôles dansants, on aura particulièrement apprécié la Danseuse des Rues/Mercedes, interprétée par Evgenia Shtaneva, jolie brunette piquante et vive, les deux Marchandes de Fleurs, en parfaite symbiose, et l’Espada élégant et ténébreux de Dmitri Akulinin. Dans le second acte, la Reine des Dryades (interprétée par Astkhik Ohannesyan) parvient à s’imposer avec majesté aux côtés de la Dulcinée d’Irina Kolesnikova, tout comme Amour, léger et mutin, en dépit de sa perruque mal ajustée. Si le corps de ballet ne possède pas là l’homogénéité physique ni les moyens de celui du Mariinsky, l’essence du style des tableaux impériaux y apparaît pourtant – et à sa mesure – fort bien rendue.

Une soirée inspirée et réjouissante donc, à l’image d’un ballet qui reste un pur divertissement romantique, une fantaisie comique, à prendre exclusivement comme tels. Il y a fort à parier que la troupe de Konstantin Tachkin gagnerait à montrer ce Don Quichotte plus souvent lors de ses longues tournées saisonnières, non seulement parce que son style enjoué, sa jeunesse et ses possibilités s’y prêtent avec bonheur, mais aussi parce qu’il reste beaucoup moins connu du public occidental, dans ses caractéristiques russes étourdissantes, que d’autres ballets de Petipa, fréquemment filmés ou mis à l’affiche.

Irina Kolesnikova (Kitri) © SPBT

 


Paris (TCE) – Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg – Giselle

Giselle
Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg
Paris, Théâtre des Champs-Elysées
28 octobre 2009

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Pour la troisième année consécutive, le Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg se produit au Théâtre des Champs-Elysées, son désormais « fief » parisien. Après nous avoir présenté en mai dernier Le Lac des cygnes, sans aucun doute son ballet-phare, et La Bayadère, la compagnie de Konstantin Tachkin nous revient cette saison avec deux autres grands classiques du répertoire russe, Giselle et Don Quichotte. Comme pour Le Lac et La Bayadère, ces deux ballets nous sont proposés dans leur version traditionnelle, russo-soviétique et pétersbourgeoise, très proche dans la forme et dans l’esprit des productions chorégraphiques que l’on peut voir à l’affiche du Mariinsky. A cet égard, on ne pourra que louer cette petite troupe itinérante de maintenir, envers et contre toutes les sirènes – parfois hurlantes – de la modernité, un répertoire et un style, en dépit de moyens parfois limités, en s’en tenant à une tradition, sans chercher à la simplifier, à l’arranger ou à l’adapter à un hypothétique goût occidental. Bien sûr, dans le paysage parisien, le SPBT fait figure de totale incongruité, jusque dans ses programmes géants sur papier glacé aux traductions maladroites ou cocasses et ses photographies aux couleurs saturées, mais qu’importe le flacon, Irina Kolesnikova, l’étoile enivrante et sans égale de la troupe, vaut beaucoup plus que tous les préjugés culturels ou urbains…

A vrai dire, Giselle ne se présente pas, a priori, comme une mince affaire pour une compagnie dont le succès tient en partie à la personnalité rayonnante de sa ballerine principale. Car si la belle de Saint-Pétersbourg s’impose sans conteste comme une Odette-Odile mémorable et de grande allure, elle n’évoque pas d’emblée, avec son physique statuesque, l’innocente petite paysanne du premier acte. Elle a beau être une actrice expérimentée, fort convaincante et investie dans son mime, sa silhouette noble et épanouie, ses manières raffinées, voire sophistiquées, contredisent quelque peu le personnage, au moins tel qu’il est censé apparaître dans la première partie du ballet. Confrontée notamment à Bathilde, on prendrait plutôt à ce moment-là la paysanne pour la princesse, et inversement… De même, Berthe paraît bien juvénile à côté de la féminité triomphante d’Irina/Giselle… De manière générale, la troupe offre un premier acte paradoxal – à l’image de ses spectacles précédents – où se mêlent un extrême professionnalisme et quelques « couacs » à la limite de l’amateurisme (une pantomime parfois saugrenue, ou mal synchronisée, des décors récalcitrants, un couple de paysans quasi-surréaliste… – il faut savoir se retenir…). Hilarion, incarné par Dymchik Saykeev, coutumier de tous les rôles noirs et/ou de caractère du répertoire, a un mime très appuyé, aisément lisible, mais sans guère de nuances, qui rend, malgré toute l’efficacité dramatique qui le porte, son personnage quelque peu caricatural. L’intérêt de sa prestation est toutefois qu’elle entre en contrepoint dramatique parfait avec celle d’Albrecht, interprété par Dmitri Akulinin, qui s’impose naturellement comme un prince de belle prestance, sobre et autoritaire. Dans le Pas de deux des Paysans, on retrouve l’excellente – et bondissante – Alexandra Badina, à la danse impeccable et stylée, mais malheureusement aux côtés d’un jeune garçon bien maladroit qui paraît comme avoir été propulsé sur scène pour la première fois. Le corps de ballet, habitué qu’il est à danser « petit » sur des scènes étroites, se montre en revanche très soigné et harmonieux dans les différentes danses paysannes. Les jeunes filles sont jolies et souriantes, les jeunes gens sympathiques, les costumes ravissants, et Irina flamboie – jusqu’à la mort….

Le deuxième acte s’offre en regard comme une franche réussite, non seulement sur le plan formel, mais aussi en ce qu’il sait se faire le vecteur d’une véritable émotion, maintenant le spectateur en haleine jusqu’à l’ultime tomber de rideau. Le corps de ballet, à l’effectif réduit (la scène du TCE ne pourrait vraisemblablement pas supporter un ensemble plus important), y montre à nouveau une belle unité de style, et – petit détail scénique -, on retrouve avec plaisir dans ses évolutions la tradition de la branche de myrthe ornant le tutu immaculé des Wilis, qui est propre à la Giselle du Mariinsky. On s’en doute, la comparaison s’arrête là – il serait aussi « judicieux » de mettre sur le même plan le Ballet de Bordeaux et l’Opéra de Paris… Il n’empêche – paradoxe supplémentaire -, la Myrtha du Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg, interprétée par Astkhik Ohannesyan, ne déparerait certes pas dans une compagnie réputée. Elle impose naturellement son autorité, sans agressivité militaire, et sa puissance se lit dans sa danse, précise, bondissante, soutenue par une musicalité sans faille. Quant à Irina Kolesnikova, si son premier acte peut laisser en partie dubitatif quant à son adéquation au rôle, le second acte sait emporter définitivement et sans réserve aucune l’adhésion du spectateur resté jusque-là sur sa faim. On aurait tort du reste de ne voir dans sa prestation qu’une pure perfection plastique en mouvement – des arabesques de rêve, des ports de bras et des épaulements exemplaires -, car l’émotion est aussi constamment palpable, jusque dans un ultime pas de deux vibrant de générosité – cette émotion à laquelle seules les Giselle russes, dans leur féminité exacerbée, parviennent à réellement donner forme. On comprend alors que le drame du prince Albrecht n’est rien d’autre que celui du héros romantique déchiré intérieurement, confronté dans le même temps à une créature de l’autre monde, pur fantôme égaré dans une forêt nocturne de fantaisie, et à une morte amoureuse, encore frémissante de vie, respirant le double parfum de la terre et du ciel.

Irina Kolesnikova (Giselle) © SPBT

Paris (TCE) – Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg – La Bayadère

La Bayadère
Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg
Paris, Théâtre des Champs-Elysées
24 mai 2009

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Après Le Lac des cygnes, le Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg poursuivait sa brève tournée parisienne avec un autre grand classique du répertoire russe, La Bayadère.

Le ballet est présenté par la troupe dans une version en quatre actes, sur laquelle le spectateur « éclairé » ne doit toutefois pas se méprendre : la destruction du temple n’a pas été exceptionnellement restaurée, le traditionnel premier acte, composé de deux tableaux, a simplement été scindé en deux actes distincts. Pour le reste, la chorégraphie suit de près celle de Petipa figurant au répertoire du Mariinsky, révisée en 1941 par Vladimir Ponomarev et Vakhtang Chabukiani. Si le Pas d’action est fidèlement reconstitué dans l’acte III, certains détails de mise en scène, comme l’arrivée de Solor sur un éléphant ou la participation d’enfants à la danse de l’Idole dorée, sont cependant supprimés, de même que la danse Manou. Le caractère réduit et itinérant de la compagnie peut aisément expliquer ces omissions minimes. Les décors, quant à eux, composés de toiles peintes, reproduisent de manière scrupuleuse et presque muséographique dans leurs motifs et leurs coloris les tableaux orientalistes familiers du spectateur de la production. On pourrait faire une remarque similaire au sujet des costumes, rutilants et colorés, parfois presque pompeux, qui témoignent des moyens conséquents mis en œuvre pour créer l’illusion du « grand spectacle ». Néanmoins, si la scénographie conjugue réussite esthétique et efficacité pratique dans les deux premiers actes, on regrettera encore une fois le prosaïsme des éclairages, cette fois dans l’acte des Ombres : nuit parsemée d’étoiles lumineuses, de couleur blanche ou bleue, soleil orange voilé dans un coin du cadre de scène, tout cela a comme un air de surprise-party adolescente, quelque peu inadéquat en cet instant mystique… Les effets spectaculaires paraissent de trop, là où la nudité d’une scène plongée dans l’obscurité et agrémentée d’un halo de fumée aurait suffi. Elle aurait sans doute permis de mettre davantage en valeur la descente des Ombres, limitées dans leur élan poétique par l’étroitesse et le peu de profondeur de la scène du Théâtre des Champs-Elysées.

Si Le Lac des cygnes, du moins dans sa version pétersbourgeoise, met presque exclusivement l’accent sur le personnage d’Odette-Odile, il n’en est pas de même de La Bayadère qui, en plus des divers rôles secondaires, offre trois rôles d’envergure nécessitant des qualités à la fois techniques et dramatiques de la part des interprètes. Sachant l’aura d’Irina Kolesnikova et son statut d’étoile incontestable au sein de la compagnie, on aurait pu craindre sinon le pire, du moins un déséquilibre patent entre les protagonistes, d’autant que le Solor annoncé, Danila Korsuntsev, étoile invité du Mariinsky, a fait défaut quelques minutes avant le lever du rideau, remplacé au pied levé par le jeune Youri Kovalev (qui, d’après le programme, n’a pas le rôle de Solor inscrit à son répertoire). Les inquiétudes ont pourtant été rapidement balayées… Certes, Youri Kovalev ne déploie pas naturellement toute la puissance un rien barbare du Solor idéal, qui doit s’éprouver dès l’entrée du personnage, mais il charme d’emblée par sa fraîcheur, son engagement et la générosité de son jeu scénique, en plus d’un sourire désarmant venant parachever chacune de ses prestations. Sans être particulièrement virtuose, il possède une belle élévation et se montre vif, léger et précis dans sa danse. Pour des raisons qu’on peut attribuer autant au physique qu’à l’expérience, ses limites se révèlent dans quelques portés, notamment avec Irina Kolesnikova, légèrement plus grande que lui sur pointes. Néanmoins, l’empathie qu’il manifeste vis-à-vis de ses partenaires, à l’image de la générosité de sa danse, emporte l’adhésion. Aux côtés de ce Solor séduisant, peut-être encore un peu vert, Gamzatti et Nikiya font, chacune à leur manière, assaut de force et d’autorité. Entre ces deux-là, c’est un peu le combat éternel, archétypal, entre la brune et la blonde, le feu et la glace… Dans le rôle de Gamzatti, Marina Vejnovets impressionne par ses lignes parfaites et une personnalité scénique qui n’a rien à envier à celle d’Irina Kolesnikova, comme en témoigne le face-à-face entre les deux femmes qui conclut magistralement le second acte. Elle incarne une princesse indienne arrogante, sûre d’elle-même et de sa puissance, qui laisse toutefois percer sa joie et sa fierté naïve de jeune fiancée. Sa variation à l’acte III manque en revanche de fluidité et d’un certain moelleux dans l’attaque, même si la coda est par ailleurs parfaitement maîtrisée, tant dans les fouettés à l’italienne que dans la série de fouettés finaux. Irina Kolesnikova interprète pour sa part une Nikiya vibrante et passionnée, dans le même esprit que son Odette. Si la technique et le style, sans failles, ne suscitent une nouvelle fois aucune réserve majeure, son tempérament très « incarné » et sa beauté profondément théâtrale la rendent sans doute plus touchante dans ce rôle qui est celui d’une femme amoureuse, avant d’être celui d’un esprit éthéré.

La Bayadère possède de nombreux seconds rôles permettant aux danseurs d’une compagnie de briller à la mesure de leurs talents, ce qui, dans une troupe à faible effectif et au niveau relativement hétérogène telle que le Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg, peut apparaître comme un défi. Dans les parties mimées, on soulignera tout d’abord la prestation mémorable de Dimchik Saykeev dans le rôle du Brahmane : ses expressions sont justes, son jeu puissant, mais sans outrance déplacée, et le personnage qu’il incarne, dont on pourrait être tenté de se désintéresser, réussit à participer vraiment de l’action, au même titre que les rôles dansants. En regard de cette prestation, le Rajah Magadaveya et sa suite semblent quelque peu manquer d’autorité et de noblesse. Dans les parties dansées, Alexandra Badina se fait à nouveau remarquer favorablement au sein du trio des Ombres, porteur d’une belle harmonie d’ensemble, même si, au niveau individuel, la troisième Ombre, Anna Sergeeva, connaît quelques soucis techniques dans l’exécution de sa variation. On louera enfin les demi-solistes de la Djampo au second acte et celles du Grand pas au troisième acte, précises dans leur danse et d’une unité parfaite. La descente des Ombres se révèle peut-être plus délicate. Elle ne souffre d’ailleurs pas tant d’un manque d’harmonie – l’unité de style est pleinement réalisée, en dépit de quelques tremblements passagers – que d’éléments extérieurs venant en gommer la poésie intrinsèque, tels que les éclairages inadéquats et les contraintes matérielles liées à la petitesse de la scène. Enfin, comment ne pas mentionner le massacre organisé par l’orchestre, dirigé par Pavel Bubelnikov, pour ce dernier acte?….

Il n’empêche, malgré les quelques réserves que l’on peut raisonnablement émettre sur tel ou tel aspect du spectacle, on reste frappé et séduit par la fraîcheur, le professionnalisme et au fond l’engagement communicatif d’une troupe qui prouve que l’on peut encore proposer, bien au-delà de l’attraction suscitée par le rayonnement indéniable d’Irina Kolesnikova, des spectacles ambitieux, pensés dans le respect fidèle d’une certaine tradition, dès lors que le public accepte lui-même d’aller à rebours des préjugés urbains et des modes passagères.

Irina Kolesnikova (Nikiya) © SPBT

 


Paris (TCE) – Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg – Le Lac des cygnes

Le Lac des cygnes
Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg
Paris, Théâtre des Champs-Elysées
22 mai 2009

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

En ce 22 mai, le Ballet-Théâtre de Saint-Pétersbourg faisait son retour sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées dans Le Lac des cygnes, ballet qui l’avait fait connaître au public parisien en 2007. Fondée en 1994 par l’homme d’affaires Konstantin Tashkin, la troupe est actuellement forte d’une cinquantaine de danseurs et se produit pour l’essentiel en tournée, dans un répertoire relativement restreint, composé des grands classiques du répertoire russe. Une ambiguïté demeure toutefois dans l’image qu’en reçoit le public : la communication presque exclusivement centrée autour du nom d’Irina Kolesnikova, « star » incontestée de la troupe, qui brille en son sein telle un diamant que viendrait seul admirer le public, tend à reléguer le reste de la compagnie dans un anonymat qu’elle ne mérite pourtant pas, à la regarder objectivement évoluer. Soumise à des tournées incessantes, à un répertoire et à des distributions peu susceptibles de se renouveler, la troupe frappe et séduit au fond par sa jeunesse et son entrain.

Le Lac des cygnes nous est présenté ici dans la version de Konstantin Sergeev, qui est celle figurant au répertoire du Mariinsky. A cet égard, on ne sera pas surpris d’y retrouver le nom de Galina Solovieva, à l’origine des costumes des deux productions. Les décors de Semyon Pastukh, d’inspiration troubadour, se révèlent quant à eux d’un lustre et d’une beauté onirique indéniables. Ruines, palais, arcs-boutants, forêts nocturnes, lacs mystérieux, aucun élément de l’imaginaire médiéval et néo-gothique façonné par les romantiques n’est oublié. L’artifice est habilement reconstitué, affiché avec délectation, jusqu’à l’écoeurement sans doute pour ceux goûtant à plus de sobriété théâtrale. On pourra sur ce plan regretter que les éclairages succombent ici ou là à des effets spectaculaires qui tiennent plus de la facilité que du seul amour de la fantaisie. La mise en scène de Sergeev, très proche en cela de l’esprit du conte avec ses personnages archétypaux et sa fin heureuse, propose, il est vrai, un Lac au premier degré, sans rapport avec la sophistication formelle de certaines versions plus modernes, ou plus « occidentales », comme celle de Noureev. Le plaisir de ce Lac ne réside ni dans une virtuosité chorégraphique poussée à son paroxysme ni dans un prétexte d’exploration psychologique, il est au fond comparable à celui – nostalgique peut-être – que l’on a à se replonger sans lassitude dans un classique de la littérature que l’on connaît pourtant par coeur…

Comme le voulait la tradition du XIXème siècle, tout est fait ici pour mettre en valeur la ballerine, créature mythique qui triomphe seule sous le regard émerveillé des spectateurs. De ce point de vue, Irina Kolesnikova répond idéalement à ces attentes, par son physique et sa personnalité scénique imposante. Elle parvient de surcroît à incarner en Odette et en Odile deux personnages à la fois bien distincts et hautement mémorables, réalisant ainsi un équilibre théâtral qu’on perçoit rarement, y compris chez les plus grandes. Ce n’est toutefois pas tant sur le plan de l’émotion suscitée que sur celui de l’expression dramatique que sa prestation se révèle efficace et réussie. Son Odette manque sans doute de fragilité et de cette aura d’irréalité que possèdent d’autres interprètes célèbres, mais en contrepartie, elle s’affirme vraiment comme la reine des cygnes, une reine de tragédie qui se laisse tout entière aller à la passion sans renoncer à sa puissance féminine. Ici, la technique, superlative, tempérée par un style sans failles, est constamment mise au service de la théâtralité. Son Odile, sensuelle et vivante à l’excès, plus proche de son tempérament naturel, se révèle encore pleinement convaincante, mais on pourra regretter que dans ce tableau, la technique puisse apparaître parfois non plus seulement comme une manière d’éblouir le Prince, en adéquation avec l’intrigue, mais aussi comme une fin en soi. Dans une version qui laisse justement peu de place au personnage du Prince, Danila Korsuntsev – heureuse surprise venue d’ailleurs – apparaît comme une sorte de partenaire de rêve pour Irina Kolesnikova, même si le manque de familiarité entre eux est apparu palpable, sur un plan technique, dans l’acte III. Habitué à côtoyer les « divas », il assume parfaitement son rôle de « faire-valoir » de luxe et sait mettre en valeur la ballerine avec délicatesse, tout en imposant avec force son élégance, son style et sa présence aristocratiques dans les adages ou les soli.

Face à un couple principal qui, à défaut d’émouvoir pleinement, emporte en tout cas l’adhésion haut la main, les rôles secondaires offrent des prestations plus inégales. Le pas de trois de l’acte I se révèle notamment un moment délicat pour le jeune Evgeny Korsakov – qui semble à vrai dire tout juste sorti de l’école -, tandis que la deuxième soliste, Alexandra Badina, vive, légère, enjouée comme il le faut, s’y montre pleine d’assurance. Cependant, au-delà des prestations individuelles plus ou moins réussies des uns ou des autres, qui incitent tout de même à l’indulgence, on se permettra de marquer un certain scepticisme concernant le mime adopté par quelques interprètes d’importance, dont l’existence tient exclusivement ou tout au moins en partie à des qualités dramatiques : le Professeur, loin d’inspirer l’autorité et la sagesse, apparaît comme un personnage burlesque, la Reine, primesautière, donne parfois l’impression de se livrer à la galanterie avec son fils, sans parler du jeu de Rothbart, d’une outrance quelque peu naïve dans l’acte III… Au fond, seul le Bouffon semble assumer pleinement la théâtralité comique de son rôle.

Si le corps de ballet ne saurait naturellement être mis au même niveau que celui d’une compagnie nationale, telle que, par exemple, celui du Mariinsky, auquel on est tenté de penser tant pour des raisons chorégraphiques que d’école, les actes blancs, présentés avec un nombre de cygnes réduit, sont toutefois rendus avec les qualités nécessaires pour obtenir un Lac vraiment digne de ce nom : la discipline des alignements, aidée par un encadrement adéquat, et l’harmonie d’ensemble, conférée par la grande homogénéité stylistique des danseuses, participent au premier chef de cette alchimie réussie. Les danses de caractère de l’acte III, exécutées avec un style raffiné et une énergie qui les rend intéressantes à regarder, restent aussi comme l’un des meilleurs moments du spectacle. On pourra bien sûr regretter le manque d’onirisme des tableaux, empêché par l’étroitesse de la scène, et l’absence de ce génie poétique apte à emporter qui fait les très grandes compagnies, mais peut-être est-il bon à un certain moment de reconsidérer les choses, et de remettre, sans déshonneur aucun, une troupe de ce type à sa juste place dans le vaste monde du ballet. Le plaisir d’être là n’en est alors pas moins grand.

Irina Kolesnikova (Odette) © SPBT