Nouveau chant du cygne pour le vieux Théâtre Maly?

BREAKING NEWS : Le chorégraphe espagnol Nacho Duato prend la tête d’un ballet russe

J’ajoute ici quelques compléments personnels et désordonnés sur le Théâtre Mikhaïlovsky, beaucoup moins connu en Occident que ne le sont le Mariinsky ou le Bolchoï, les deux grandes institutions nationales en Russie pour le ballet et l’opéra…

Le Théâtre (ex)-Maly (ex)-Moussorgsky, rebaptisé Mikhaïlovsky (son nom d’origine), a été repris en mains en 2007 par le ci-devant « roi de la banane », l’oligarque –  man from nowhere et familier des éclats en tous genres – Vladimir Kekhman, qui a notamment contribué à la restauration du magnifique bâtiment historique (situé Iskustva Plochad – Place des Arts – tout près du Musée Russe, dans le centre de Saint-Pétersbourg) et reconstitué à domicile une troupe, contrainte de survivre, après la Chute du Mur, à coup de tournées au Japon débitant du Casse-noisette et du Lac des cygnes à haute dose, malgré un répertoire historique très riche, comprenant notamment une version intéressante du ballet La Esmeralda... Celle-ci s’est retrouvée placée dans un premier temps sous la houlette artistique de Farukh Ruzimatov (et de la chanteuse Elena Obraztsova pour l’opéra – qui y demeure encore actuellement), puis de Mikhaïl Messerer, nommé en 2009 maître de ballet en chef de la compagnie. Etabli par le Tsar en 1833, devenu un théâtre expérimental et d’avant-garde dans les années 20, sous la direction de Fiodor Lopukhov (Le Clair Ruisseau, Lady Macbeth de Mzensk, parmi d’autres oeuvres, y furent créés…), le « Maly », dont les velléités créatrices ont fini par être freinées par la real politik stalinienne, porte en lui une histoire complexe et houleuse. Il reste par ailleurs le « Maly », le Petit Théâtre, toujours un peu à l’ombre du Grand –  le « Bolchoï » – Théâtre – devenu Mariinsky, temple de l’académisme russe. La compagnie actuelle, qui comprend (on a déjà envie de parler à l’imparfait) 140 danseurs (c’est presque autant que le Ballet de l’Opéra de Paris et plus que le Royal Ballet), illustre cette récente reprise en mains, d’ordre capitalistique et privé (un côté assez flamboyant et nouveau riche dans certaines des récentes productions), et en même temps rassure par la présence dans ses effectifs de grandes personnalités du ballet russe (Zhanna Ayupova, Tatiana Legat, Svetlana Efremova, Alla Ossipenko, Nikita Dolgushin…), garantie d’excellence dans la transmission du répertoire et d’évolution positive pour le niveau technique et artistique de la troupe. Une reconstruction comme celle de Laurencia, ballet héroïque appartenant au répertoire de l’époque soviétique,  témoigne d’ailleurs de la volonté d’améliorer le niveau général de la compagnie, confrontée, à travers l’esthétique du drame-ballet, à de nouvelles exigences, d’ordre stylistique autant que dramatique.

Nacho Duato – qui n’a jamais tu son « amour » immodéré pour le classique et les danseurs classiques* – arrive donc dans une compagnie absolument étrangère au style contemporain occidental (si l’on excepte la première ce mois-ci – apparemment accouchée dans la douleur – d’In a Minor Key de Slava Samodurov, ancien danseur étoile, russe, du Royal Ballet… et du Mariinsky…) – bien loin de la modernité à laquelle ont pu s’ouvrir le Bolchoï et le Mariinsky depuis quelques années, façonnant des danseurs dont l’excellence technique parvient à s’accommoder d’une certaine (et heureusement relative – merci Gillot pour la leçon à ne jamais reproduire…) versatilité stylistique. A partir de janvier 2011, il en sera non pas le « chorégraphe invité » ou « résident » (ce qui, ma foi, pourrait éventuellement s’entendre dans une perspective d’évolution à long terme de la troupe), mais bien le « directeur créatif » (étrange appellation, j’en conviens…). Dans un élan d’optimisme messianique aussi ridicule qu’effrayant, Vladimir Kekhman, l’homme d’affaires de la Nouvelle Russie, nous présente ainsi l’avenir radieux du Mikhaïlovsky globalisé, dirigé par Duato – qui s’apprêterait à faire bientôt trembler sur leurs assises les plus grandes institutions chorégraphiques du pays et du monde (rien que ça!) :  « L’opportunité de travailler sous la houlette d’un tel Maître [Nacho Duato] est à la fois un privilège et une responsabilité : notre troupe va adopter le style, les idiomes et la vision chorégraphique d’un grand artiste dont la mission est de définir l’avenir du ballet international. » Mikhaïl Messerer, l’actuel maître de ballet en chef, n’aurait paraît-il pas encore été consulté (les bonnes vieilles méthodes… on coupe les têtes d’abord, on établit le verdict ensuite…), mais peut-on penser une seule seconde qu’un compromis sur la programmation artistique soit possible… et voir Corsaire, Halte de Cavalerie, Cipollino ou Le Lac 1956 cohabiter paisiblement avec les créations du « nouveau Petipa » de la Russie – comme ils disent?… Comparaison n’est pas raison,  et théâtre privé n’est pas théâtre public, mais essayez d’imaginer juste un seul instant, de ce côté-ci de l’Europe, Wayne McGregor prendre la tête du Royal Ballet ou Angelin Preljocaj succéder à Brigitte Lefèvre en tant que directeur de la danse à l’Opéra National de Paris? (et dans les deux cas, le fossé culturel entre les uns et les autres serait bien moins abyssal)… Tout de suite, on fait moins les malins avec les discours rebattus sur le nécessaire dépoussiérage du répertoire russe en particulier et du répertoire classique en général (par des quinquas à l’inspiration tarie, mués en apparatchiks de la danse?)… et ça remet les pendules à l’heure pour tout le monde, hein?…

Pour une analyse fouillée de la situation, qui paraît cependant passablement floue et incertaine en l’état actuel des choses (quid du répertoire? quid de la programmation (déjà fixée pour plusieurs mois)? quid de l’organigramme? quid de la troupe présente (140 danseurs pour les pièces de Nacho, c’est peut-être un peu beaucoup? quid du recrutement et des engagements? quid des liens historiques avec l’Académie Vaganova? quid de ce Modern Dance Festival in St-Petersburg déjà prévu pour le printemps 2011 (pour concurrencer celui du Mariinsky sans doute)?…), je renvoie à l’article, toujours passionnant (et sans doute éminemment discutable sur certains points), d’Ismene Brown, sur le site The Arts Desk. Nul doute que les questions et les commentaires ne tarderont à affluer en masse – une fois la troupe, danseurs, pédagogues ou maîtres de ballet, revenue de « vacances » et entrée dans le bain de la saison. Il faudrait être, je crois, d’une totale naïveté ou bien d’une complète mauvaise foi pour penser que désormais, la Russie, réactionnaire et passéiste, va enfin pouvoir réaliser son aggiornamento artistique – par la grâce d’un Messie nommé Duato? – et que par conséquent, « tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », celui où tout le monde ressemblera à tout le monde.

Inutile de dire enfin que cette information confère une autre tonalité à mes compte-rendus de la tournée londonienne et à l’interview complémentaire que j’ai faite de M. Messerer, censée illustrer le propos des reconstructions de ballets du répertoire soviétique… J’ai comme l’impression aujourd’hui d’avoir accompagné le cercueil d’une compagnie qui, avec ses forces et ses faiblesses, ses grandeurs et ses ridicules, ni fabuleux Bolchoï ni glorieux Mariinsky, tentait malgré tout de vivre – et plus qu’honorablement – ce qu’elle était…

De tout coeur avec la troupe, de Borchenko, image sur papier glacé de la tournée londonienne, jusqu’au dernier corps de ballet  recruté en juin dernier – hard times, once again

Edit du 22 août : Environ un mois après l’annonce de la reprise de la direction du Ballet du Mikhaïlovsky par Nacho Duato, le New York Times publie un article, signé Roslyn Sulcas, sur le sujet. Informatif, intéressant même, mais pas vraiment polémique, c’est le moins qu’on puisse en dire : The Goal: A Modern(ish) Mikhailovsky

 

 

 

* voir ses derniers éclats en date dans le numéro de mai de Dance Europe, dirigés contre le Corella Ballet et les danseurs espagnols à l’étranger, qualifiés avec une certaine condescendance de simples virtuoses (de cirque?)… Que dire alors de ceux du Mikhaïlovsky qui n’en sont même pas – au sens latino du terme?… Cela  étant dit, on trouve aussi des choses très justes dans ses propos : une compagnie de ballet classique, ça commence par une école et ça n’est viable qu’à ce prix-là…

 


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