Londres (Coliseum) – Tournée du Mikhaïlovsky – Le Lac des cygnes

D’un Lac des cygnes à l’autre… Difficile d’y échapper avec les compagnies russes on tour…  Seul un Bolchoï au sommet de sa forme et de son assurance semble à l’heure actuelle pouvoir se permettre de se passer de ce passeport incontournable du ballet russe, même à l’occasion d’une tournée de trois semaines à Londres.

Faut-il être un plouc, un touriste inconséquent ou un amateur de paradoxes pour assister à un Lac des cygnes au Coliseum avec le Ballet du Théâtre Mikhaïlovsky et une étoile londonienne en prime (!), le soir même où tous les importants se devaient d’assister à la première de Coppélia avec le Bolchoï et la Ossipova au Royal Opera House… Quoi qu’il en soit, après un Laurencia dispensable, qui semble pourtant avoir réjoui la presse londonienne, on n’aura pas eu à regretter cette seconde soirée avec le Ballet du Théâtre Michel et une magnifique nouvelle production du Lac… dans un Coliseum très bien rempli.

Le Lac des cygnes
Ballet du Théâtre Mikhaïlovsky (+ guest : Tamara Rojo)
Londres, Coliseum
22 juillet 2010

La critique complète et illustrée sur Dansomanie

Après Laurencia, trésor revivifié de la période soviétique, le Ballet du Théâtre Mikhaïlovsky revient à ses classiques avec Le Lac des cygnes. L’écart n’est pourtant que de surface, puisque Le Lac que propose – en plusieurs épisodes – la compagnie à l’occasion de sa tournée londonienne, est, à l’instar de Laurencia, une production de la récente saison, symbole du renouveau de la troupe entamé depuis quelques années. Mikhaïl Messerer, sans doute pour se distinguer du Mariinsky voisin et de son inusable version Serguéïev, a ainsi choisi de remonter pour la troupe qu’il dirige la version d’Alexandre Gorsky, revue pour le Bolchoï par Assaf Messerer en 1956. Version familiale en quelque sorte et version familière à Londres aussi, puisque c’est celle qui avait été présentée en cette même année 56 lors de la première grande tournée occidentale – et londonienne – de la compagnie moscovite.

Ce « nouveau » Lac, très classique dans la forme, n’est certes pas à même de bouleverser les habitudes des familiers des versions russo-soviétiques du ballet. Ils y retrouveront avec plaisir aussi bien l’esthétique troubadour que le Bouffon sauteur et l’indispensable happy ending… Il parvient cependant à renouveler sensiblement l’intérêt qu’on l’on a à revoir encore et encore ce ballet, grâce à une chorégraphie qui se distingue assez nettement des versions actuelles dansées au Bolchoï et surtout au Mariinsky. La Valse initiale, le Pas de trois, les ensembles des Cygnes, ou bien encore les danses de caractère, y possèdent ainsi leur propre personnalité, et l’impression qui s’en dégage à première vue est celle d’un ballet rendu plus virtuose, plus technique, plus athlétique – plus moscovite en un mot. Les Cygnes notamment sont soumis à rude épreuve tout au long des actes blancs avec des déplacements complexes et fréquents. On semble ici moins dans la pose esthétique et chorale – poussée à son paroxysme au Mariinsky -, davantage dans l’action et le vouloir – en écho aux sentiments d’Odette. Ces différences notables expliquent d’ailleurs peut-être certains flottements dans la discipline d’ensemble du corps de ballet du Mikhaïlovsky, aux lignes parfois quelque peu approximatives et sauvages, sur une scène qui leur permet toutefois de se déployer avec beaucoup d’ampleur et de liberté.

Outre le « renouvellement » de la chorégraphie, la grande réussite de cette production – ce qui reste par-delà les interprètes du jour – réside dans les décors et les costumes de Simon Virsaladze, revus par Viacheslav Okunev, fastueux sans ostentation. Là où Laurencia, joliment pittoresque, sombre dans l’écueil du trop neuf ou du trop brillant, ce Lac parvient à proposer tout au long des quatre actes un écrin magnifique à la danse, dans la tradition gothique-troubadour certes, mais servie par des moyens actuels, bien dosés – avec ce qu’il faut de patine – et manifestement très conséquents. Si les costumes de l’acte I rappellent un peu le style de la production de Grigorovitch au Bolchoï, l’habillage de l’acte III se révèle un vrai délice pour les yeux, des costumes sylphide des Fiancées jusqu’aux atours portés par la Reine et les danseurs de caractère.

Ironie – et hasard – des programmations, c’est une étoile londonienne, Tamara Rojo, habituée à danser ici même le rôle d’Odette-Odile à longueur de saisons, qui se retrouve l’invitée du Mikhaïlovsky pour une unique représentation. Tamara Rojo est sans conteste l’antithèse d’un Cygne russe – le contraste avec les danseuses du corps de ballet est en soi assez saisissant. Elle n’est pas dans une vaine recherche d’imitation, et c’est sans doute ce qui fait ici paradoxalement sa force, sa beauté et son pouvoir d’attraction, ce qui lui a notamment permis de danser le rôle avec succès et au Mariinsky et au Mikhaïlovsky – des terres bien rarement autorisées aux étrangers. Le Cygne de Saint-Pétersbourg offre avant tout un travail sur la plastique et sur le style, destiné à épurer le moindre geste de sa part de trivialité. Tamara Rojo construit, elle, un Cygne d’une féminité plus humaine et terrestre, ancré dans une tradition théâtrale plutôt que stylistique à proprement parler. Le personnage d’Odile, où elle convainc toutefois davantage qu’en Odette – la recherche du brio technique y paraît parfois un peu trop perceptible – lui permet notamment de déployer sa personnalité flamboyante et une virtuosité – à la cubaine – à vous couper le souffle : ralentis et accélérés dans les diagonales en parfait accord avec la musique, équilibres en arabesque à n’en plus finir (applaudis par la foule en délire), fouettés multiples à se damner, le tout exécuté avec une aisance et une solidité confondantes… Un sommet de virtuosité brillante qui manifeste aux yeux de l’assistance la puissance et la noirceur toute terrestre du personnage. Le point faible de cette prestation réside sans doute dans le partenariat sans alchimie aucune avec Artyom Pykhachov, qu’elle ignore un peu trop superbement, y compris dans les adages, mais il faut bien avouer aussi que le niveau de ce dernier se situe très en-deçà de celui de l’étoile du Royal Ballet. Sa danse n’a vraiment rien de flamboyant, malgré de jolis sauts, mais surtout, sa personnalité dénote une certaine maladresse, un défaut d’élégance dans le geste et dans l’allure, des manques tout de même un peu perturbants s’agissant d’un Prince aimant et que l’on doit aimer.

A ce propos, par-delà la prestation – discutable – de Marat Shemiunov dans Laurencia et celle du Siegfried de ce jour, les garçons de cette troupe (qui – coup du destin? – accumulent lors de la représentation les mains par terre lors des réceptions…) semblent souvent montrer, du moins à l’épreuve de ce Lac, un niveau sensiblement inférieur, techniquement parlant, à celui de leurs excellentes collègues féminines – bien que les danses de caractère de l’acte III, superbement exécutées dans l’ensemble, tendent à gommer ces différences. Le Bouffon, Denis Tolmachov, très sollicité par la chorégraphie de Messerer, se situe quant à lui tout à fait dans la tradition souriante, bondissante et pirouettante du personnage, et se révèle enthousiasmant dans un emploi il est vrai très circonscrit. Anton Ploom se détache dans le Pas de trois, d’un très bon niveau malgré une chorégraphie assez périlleuse et complexe, aux côtés d’Oksana Bondareva et Anastasia Lomachenkova, aussi délicieuses qu’élégantes et stylées dans leur danse. Vladimir Tsal campe de son côté un Mauvais Génie à la théâtralité parfaitement assumée, aidé par un costume très B.D. qui a de quoi faire vraiment peur aux petits (et grands) enfants – sifflets anglais de rigueur lors des saluts…

Les couples passent – et celui-là était passablement déséquilibré – les chorégraphies restent. A coup sûr, la résurrection réussie de cette production oubliée, « différente », défi nouveau pour les danseurs d’une compagnie pétersbourgeoise in progress, mérite absolument de voyager, d’être vue… et revue.

Le Lac des cygnes, acte III © Mikhailovsky

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